Politikon #2 – « La justice sociale n’existe pas » – Le néolibéralisme

Au début du moins de juin 2016 est paru dans la revue du FMI, le fond monétaire international, un article inhabituel annonçant que le néolibéralisme avait été « survendu »et qu’il avait provoqué de bien nombreux problèmes du, entre autres, aux politiques d’austérité et à l’ouverture des marchés de capitaux. Il est sacrément étonnant que cet article puisse provenir du FMI, institution néolibérale si elle en est, et non d’auteurs altermondialistes habituels. Cela signifie t-il que le néolibéralisme risque d’être bientôt enterré dans les cimetières des doctrines obsolètes ? Pas vraiment, et au lieu de faire de la prospective hasardeuse, on va s’attacher dans ce deuxième numéro de Politikon, à revenir aux sources du néolibéralisme et à dissiper les nombreux malentendus que ce terme recouvre trop souvent.
Avant toute chose, précisons que le néolibéralisme que l’on définit par le rejet de l’Etat social et par la défense inconditionnelle du libre-échange n’est pas une doctrine ou une idéologie parfaitement unifiée. Il existe plusieurs courants, plusieurs auteurs, qui se contredisent parfois. On va donc poser les bases communes du néolibéralisme en partant de son ennemi, l’Etat-providence, et on poursuivra sur ses sources intellectuelles et particulièrement Friedrich Hayek pour lequel il est contradictoire de parler de justice sociale. On terminera sur l’interprétation et la critique du néolibéralisme par les philosophes et sociologues Pierre Dardot et Christian Laval qui s’inspirent du philosophe Michel Foucault.

I – Le néolibéralisme contre l’Etat-providence

Le néolibéralisme tel qu’on l’entend aujourd’hui est né d’une réaction, d’une réaction à l’encontre du développement de l’Etat-providence inspiré par les travaux de l’économiste John Maynard Keynes et plus particulièrement de son livre de 1936, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie.

Economiquement parlant, les réflexions de Keynes ont été une des clés de voûte essentielles du développement de l’Etat-providence. Contre l’économie néo-classique et la doctrine du laissez-faire, Keynes encourage l’intervention de l’Etat sur le marché. Dans son ouvrage, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Keynes insiste sur le fait que le marché ne peut à lui seul résorber le chômage et que l’Etat doit apporter son soutien, notamment en période de crise, par des politiques de relance. Cela se caractérise par un soutien à la consommation et à l’investissement. C’est la mise en place de droits sociaux et de protections sociales qui doit pouvoir permettre de favoriser ces politiques.
Le texte canonique de l’Etat-providence paraît en 1942, il s’agit de Social Insurance and Allied Service de William Beveridge qui initie le plan qui porte son nom. Il s’agit d’instaurer une véritable sécurité sociale par laquelle le citoyen doit être libéré du besoin et protégé des aléas et risques de la vie (chômage, maladie, vieillesses, accidents du travail, etc.). La lutte contre le chômage est essentielle car le plein-emploi est une condition essentielle de la perduration du système. C’est en effet la montée du chômage dans les années 1970 qui sera l’un des facteurs décisifs de la remise en cause de l’Etat-providence. ]]]

Politiquement, on se trouve dans une sociale-démocratie qui se fonde sur un principe noté par les politologues Alain Bergougnoux et Bernard Manin de compromis social entre l’Etat plus le patronat et la classe ouvrière, compromis qui se réalise quand la classe ouvrière ne se révolte pas contre le capitalisme en échange de politique de redistribution qui lui permet de vivre décemment.
Ce que l’on appelle les trente glorieuses accompagne l’apogée de l’Etat-providence qui dure jusqu’aux années soixante-dix et la crise pétrolière de 1973. L’Etat-providence devient alors un modèle de plus en plus controversé, à la fois moralement et économiquement.
Des facteurs économiques semblent contredire son efficacité prétendue : l’inflation atteint des taux importants et le chômage monte de manière quasi irrémédiable. L’écart entre les salaires se creuse et la précarité se répand sur le marché de l’emploi.
La dimension de l’échec économique de l’Etat-providence va alors profiter au néolibéralisme qui attendait patiemment son tour depuis les années 40.

II – Les sources intellectuelles du néolibéralisme

Pour remonter aux sources du néolibéralisme il faut remonter à un homme, Walter Lippman, journaliste américain désireux de refonder le libéralisme trop ancré selon lui dans la défense de l’économie de marché, Lippman veut aller à l’encontre de la doctrine du laissez-faire.
Pour convaincre, il participe à un colloque autour de son livre La cité libre. Ce colloque a lieu en 1938 et porte désormais son nom. Deux camps s’opposent très vite, les libéraux interventionnistes contre l’ordolibéralisme allemand et les économistes de l’école autrichienne menée par Friedriech Hayek et Ludwig Von Mises. Ces derniers veulent réduire considérablement l’intervention de l’Etat. C’est dans cette perspective qu’à partir de 1947, dans un village Suisse, vont se réunir tous les ans de nombreux économistes et intellectuels. Le but est de discuter de la refonte du libéralisme par la défense du libre-marché et des libertés individuelles : c ‘est la Société du Mont-Pelérin, think tank avant l’heure qui va pendant des décennies tenter de diffuser et d’imposer les idées néolibérales au monde. Et ça va marcher…

L’ascension au pouvoir de Ronald Reagan aux Etats-Unis et de Margaret Thatcher au Royaume-Uni a symbolisé pendant un temps le succès du néolibéralisme inspiré, en ce qui concerne les questions économiques, par les travaux de Hayek, mais aussi on le verra d’un certain Milton Friedman, et a paru marquer l’échec définitif du modèle de l’Etat-providence. ]]]]

Etudions de plus près Hayek.

Hayek développe une pensée complexe et cohérente qui trouve son incarnation la plus aboutie avec son grand livre en trois volumes Droit, législation et Liberté paru entre 1973 et 1979.
Il met en place une construction intellectuelle à même de justifier la non-intervention de l’Etat dans les affaires économiques. Il existe, selon lui, un ordre spontané, le kosmos, qui régule la société sans qu’il y ait besoin d’intervention directe de la part de ses membres.
Au contraire, toute intervention, ce qu’il appelle la taxis, peut se révéler inefficace voire dangereuse. L’objet de l’ordre spontané est nommé catallaxie par Hayek. La catallaxie se caractérise par la complète harmonisation de la liberté individuelle et du marché économique. Pour Hayek, en effet, le marché est le système d’information le plus sophistiqué. Pour Hayek, toute volonté planificatrice est vouée à l’échec car personne n’est capable d’avoir une connaissance assez large et à long terme de l’ordre social et économique. C’est par le jeu de la catallaxie, donc de l’ordre spontané, que l’on peut comprendre comment agir. Les marchés, par le jeu de l’offre et de la demande, participent à la formation du système des prix et créent par là une information toujours fluctuante mais garantie. Les économies, relativement planifiées, de l’Etat-providence et plus encore celles des régimes dits « communistes » de l’URSS sont vouées à l’échec car elles outrepassent les limites de la raison humaine en croyant pouvoir prévoir ce que les membres d’une société auront besoin.
A partir de cette réflexion, Hayek exprime le manque de pertinence et le non-sens qu’il y a à parler de justice sociale.
Hayek possède une conception procédurale de la justice, comme Rawls, si vous vous rappellez bien ! Ce qui est juste, ce sont les règles et non les résultats quels qu’ils soient. Seules les individus et leurs actions peuvent être dit juste ou non. Prétendre que la société n’est pas juste n’a pas de sens car c’est lui donner une dimension anthropomorphique. La société n’est pas une personne, ce n’est même pas grand chose. Rappelez-vous Margaret Thatcher pour qui « la société n’existe pas ». Une société ne peut donc être dite juste ou injuste. Seuls les individus comptent. Dès lors, toute action de redistribution est injuste et se résume à du vol. Elle est une atteinte sévère à la liberté et à la propriété privée de chacun qui va, qui plus est, à l’encontre de l’efficacité économique.
En revanche, il est possible de prélever un impôt afin de financer des services minimaux que selon Hayek l’Etat se doit de promouvoir afin de garantir la bonne marche de la catallaxie, la sécurité, la justice, le droit mais aussi la santé et l’éducation. Hayek est donc un auteur plus subtil qu’il n’y apparaît. En cela il est donc plus proche du libéralisme classique qu’un Milton Friedman auquel on l’associe souvent. Hayek se définirait bien plus alors comme un libéral radical.

Milton Friedman si l’on suit Catherine Audard dans son livre Qu’est-ce que le libéralisme ? Est plutôt du côté de l’ultralibéralisme, qui pour Audard est une trahison du libéralisme classique en ce qu’il rejette totalement des critères é-thiques sur lesquels juger des théories sociales et politiques. Alors que Hayek demeure un vrai libéral en ce qu’il même un libéralisme politique et un libéralisme économique, Friedman, entre autres, ne retient que le versant économique du libéralisme et rejette l’Etat de droit en faisant du marché la seule source de socialisation humaine. Selon Catherine Audard,Le vrai inspirateur de Pinochet, Reagan ou Thatcher n’est pas exactement Hayek mais bien Milton Friedman qui a initié la révolution conservatrice et ultralibérale des années 80. Ce qu’on appelle communément dans les médias néolibéralisme est en fait de l’ultralibéralisme.
Le néolibéralisme est donc en fait un interventionnisme qui s’ignore, on va le comprendre encore plus précisément en évoquant quelques critiques du néolibéralisme.
Je tiens à préciser qu’en présentant Hayek on se trouvait dans le cadre théorique du néolibéralisme, à présent je vais présenter une critique du néolibéralisme tel qu’il s’est institué depuis les années 80.

III – Le néolibéralisme comme gouvernementalité

Le mot fait un peu peur mais on va vite comprendre de quoi il s’agit !

Inspiré par les travaux de Michel Foucault, Pierre Dardot et Christian Laval,`dans leur livre La nouvelle raison du monde cherchent à montrer comment le néolibéralisme peut être pensée comme un dispositif qui cherche à mettre en concurrence les individus, de la même manière que les entreprises dans le système capitalisme.
Cela passe par la figure de l’entrepreneur soi-disant libre (l’ubérisation dont on a tant parlé, c’est tout à fait ça, chacun devient le client ou le patron de l’autre), et pour cela, il faut un Etat fort qui puisse mettre en œuvre ce que Foucault appelait une gouvernementalité. Il s’agit de donner aux idées de responsabilité individuelle et de mérite une place essentielle, cela permet de culpabiliser les plus pauvres et les bénéficiaires de l’Etat-providence, de parler d’assistanat, comme si les conditions de vie des gens, hé bien c’était uniquement de leur faute.
Le néolibéralisme, c’est la production d’un individu nouveau, totalement gouverné par les principes économiques de la libre-concurrence et du capitalisme moderne, et ce dans tous les aspects de la vie en société, santé, éducation, justice, etc. A cet égard, tout doit être mis en concurrence… non seulement les individus, mais aussi les services de police, de santé, les écoles, les juges, les politiques. La notion de service public disparaît derrière le grand marché de tout ce qui peut se quantifier.

Dans leur dernier livre, Ce cauchemar qui n’en finit pas, comment le néolibéralisme défait la démocratie, Dardot et Laval, montrent comment le néolibéralisme est un système qui parvient à ces fins à l’aide en précarisant et en surveillant les populations. Le néolibéralisme à besoin de l’Etat, on voit donc encore en quoi c’est un interventionnisme pour nouer un « nœud coulant » autour des peuples, comme l’a parfaitement montré pour eux la crise de la dette grecque. C’est ce que montrait déjà Foucault dans son cours au collège de France Naissance de la biopolitique. L’individu néolibérale est un individu « gouvernable » qui est dirigé vers un modèle de vie calqué sur celui du monde de l’entreprise. Tout cela sert l’oligarchie au pouvoir, qu’elle se dise de droite ou de gauche. Le néolibéralisme apparaît alors comme un projet véritablement antidémocratique qu’illustre bien pour les auteurs l’évolution de l’Union européenne.

Conclusion :

Si vous avez aimé le néolibéralisme et l’ultralibéralisme, vous allez adorez le prochain épisode de Politikon sur un courant de philosophie politique qui pousse très loin le dispositif intellectuel d’un libéralisme exacerbé, j’ai nommé le libartarisme ou libertarianisme.

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#14 – Du néolibéralisme au libertarisme, contre la justice sociale comme « illusion »

Ce qui pourrait constituer la grande question économique de ces dernières décennies et qui persiste encore –  plus particulièrement dans un contexte de crise économique et financière – est celle de savoir qui pouvait avoir raison entre John Maynard Keynes et Friedrich Hayek. Pendant les trente dernières années du XXème siècle, la réponse a semblé être à l’avantage du second. L’ascension au pouvoir de Ronald Reagan aux Etats-Unis et de Margaret Thatcher au Royaume-Uni a symbolisé pendant un temps le succès du néolibéralisme inspiré, en ce qui concerne les questions économiques[1], par les travaux de Hayek et a paru marquer l’échec définitif du modèle de l’Etat-providence.

Hayek développe une pensée complexe et cohérente qui trouve son incarnation la plus aboutie avec Droit, législation et Liberté (1982). Il met en place une véritable épistémologie à même de justifier la non-intervention de l’Etat dans les affaires économiques. Il existe un ordre spontané, le kosmos, qui régule la société sans qu’il y ait besoin d’intervention directe de la part de ses membres. Au contraire, toute intervention, la taxis, peut se révéler inefficace voire dangereuse. L’objet de l’ordre spontané est nommé catallaxie par Hayek. Cela se caractérise par la complète harmonisation de la liberté individuelle et du marché économique. L’argument épistémique qui le justifie est qu’il demeure le système d’information le plus sophistiqué. Toute volonté planificatrice est vouée à l’échec car personne n’est capable d’avoir une connaissance synoptique et à long terme de l’ordre social et économique. Hayek, pourrait-on dire, déploie une sorte de criticisme de la raison économique. A l’instar de Kant, il déclare que la raison est toujours limitée. C’est par le jeu de la catallaxie que l’on peut comprendre comment agir. Les marchés, par le jeu de l’offre et de la demande, participent à la formation du système des prix et créent par-là une information toujours fluctuante mais garantie. Les économies, relativement planifiées, de l’Etat-providence et plus encore celles des régimes « communistes » de l’URSS et de ses satellites sont vouées à l’échec car elles outrepassent les limites de la raison humaine.

Friedrich_Hayek_portrait

A partir de cette réflexion, Hayek exprime le manque de pertinence et le non-sens qu’il y a à parler de justice sociale. Comme l’écrit Catherine Audard à propos de la théorie de Hayek : « dans une économie de marché, chaque producteur est rétribué en fonction de sa contribution au processus marchand, non de son travail, de son mérite, de ses besoins ou de sa chance ou malchance. En ce sens, le marché est un processus impersonnel, inhumain et amoral. »[2]

Hayek possède une conception procédurale de la justice. Ce qui est juste, ce sont les règles et non les résultats quels qu’ils soient. On ne peut qualifier de justes ou d’injustes que les actions des individus. Prétendre que la société n’est pas juste n’a pas de sens car c’est lui donner une dimension anthropomorphique qu’on ne peut défendre en définitive. Dès lors, toute action de redistribution est injuste et se résume à du vol. Elle est une atteinte sévère à la liberté et à la propriété privée qui va, qui plus est, à l’encontre de l’efficacité économique. En revanche, il est possible de prélever un impôt afin de financer des services minimaux que selon Hayek l’Etat se doit de promouvoir, tels que l’éducation, la santé, ou encore la sécurité.

Inspiré par le néolibéralisme, le libertarisme a créé un authentique mouvement philosophique et une justification morale contre l’Etat-providence et les politiques de redistribution.

La démonstration la plus célèbre de cette position est celle de Robert Nozick dans Anarchie, Etat, et Utopie (1988)[3]. Le philosophe d’Harvard défend l’idée selon laquelle l’individu possède des droits de propriété absolument inaliénables. Un idéal absolu de liberté et de propriété est construit et justifié, cet idéal libertarien constitue une réduction radicale du champ de la liberté à la propriété privée. Le libertarisme considère que la liberté et le droit de propriété, ses deux valeurs ultimes, sont violées quand on accepte l’idée de redistribution pour les plus défavorisés. L’Etat est en conséquence conçu comme le principal acteur de l’injustice. Il viole le principe d’égale liberté de propriété de soi des individus par l’impôt et la redistribution. Son activité doit se limiter à ses fonctions régaliennes de sécurité. Nozick écrit : « nos principales conclusions se résument à ceci : un Etat minimal, qui se limite à des fonctions étroites de protection contre la force, le vol, la fraude, à l’application des contrats et ainsi de suite, est justifié ; tout Etat un tant soit peu plus étendu enfreindra les droits des personnes libres d’accomplir certaines choses, et il n’est donc pas justifié ; enfin, l’Etat minimal est aussi vivifiant que juste. »[4]

C’est la position minarchiste de Nozick et non anarchiste, comme le suggère non sans ironie intellectuelle le titre de son ouvrage, qui prône la mise en place d’un Etat minimal. Nozick afin de justifier ses positions utilise une métaphysique de l’individu bien particulière qu’il prétend hériter de Kant[5].

novick

L’idée est que l’individu est l’ultime possesseur de ses talents innés et de ses compétences acquises. C’est l’entitlement theory ou « propriété des droits de propriétés légitimes »[6]. L’individu est son propre possesseur et par extension il est le possesseur de ses capacités. Tout produit réalisé à partir des capacités de l’individu est par conséquent la propriété tout à fait inaliénable de celui-ci. Pour Patrick Savidan[7], la théorie nozickéenne correspond parfaitement à ce que C.B Macpherson a nommé « individualisme possessif ».[8] L’individu est défini comme étant son propre et exclusif propriétaire.

Nozick dégage à partir de la propriété de soi ses trois grands principes de distribution de son libertarisme :

–          Principe d’acquisition originelle : « Le fait de s’approprier des choses qui n’appartenaient à personne. »

–          Principe de transfert : tout ce qui est acquis de manière juste peut être librement transféré.

–          Clause lockéenne[9] : Toute appropriation demeure légitime si et seulement si elle laisse suffisamment de ressources aux autres. En d’autres termes, il ne faut pas que l’appropriation empire la situation d’autrui.

Toute distribution est juste si elle respecte ces trois conditions, autrement dit, si « tout le monde est habilité à la possession des objets qu’il possède. »[10] Seule donc est légitime la distribution qui découle de l’accord contractuel entre les parties. L’Etat minimal peut taxer l’individu à seule fin de financer ce qui assure et sécurise la distribution légitime. La redistribution des ressources est considérée comme proprement injuste et illégitime, elle viole la maxime kantienne qui demande à ce que les personnes soient considérées comme « une fin » et non seulement comme un moyen.[11]

Une autre dimension intrinsèquement liée à celle de la liberté, et sur laquelle nous allons reviendrons dans un prochain post, est prise en compte par le libertarisme, c’est celle de la responsabilité individuelle. Pour le libertarisme, les actions qui découlent de la volonté des individus induisent leur responsabilité, toutefois cela ne concerne pas les états dont ils ne peuvent être clairement tenus pour cause directe. Une personne peut hériter d’une immense fortune sans avoir été responsable de son édification. Mais de même, s’il existe une autre personne pauvre de son état, sans toit, sans ressources, et sans aucune responsabilité quant à sa situation – par exemple, elle a été manipulée et on lui a tout volé – le libertarien ajoutera que rien ne peut justifier que l’Etat prélève une partie de la richesse de la première pour sortir la deuxième de la misère, et ce, parce que cette première personne n’est pas responsable de la situation de la seconde. Pour le libertarisme, personne ne peut dire qui mérite quoi mais de même personne ne peut dire que personne ne mérite rien de ce qu’il possède. Le statu quo demeure puisque, dans tous les cas, la redistribution est injuste et viole ultimement la liberté de l’individu.

Résumons-nous, Nozick élabore une offensive éthique contre l’Etat-providence. Le constat est plus sévère que chez Hayek, en effet, chez ce dernier, l’Etat-providence était rejeté en première instance pour son inefficacité économique. Pour le libertarisme, la notion même de redistribution est à la base même de l’injustice.

Le défi posé par le néolibéralisme consiste alors à redéployer et légitimer de nouveau le champ de la redistribution dans la sphère de la justice sociale.


[1] Le néolibéralisme politique de Thatcher ou Reagan est en effet teinté d’un conservatisme assumé auquel on ne peut rattacher complètement Hayek. Pour ces dirigeants, on notera également l’influence de Milton Friedman qui se situe davantage du côté de l’ultralibéralisme, une trahison du libéralisme selon Audard (2009).

[2] Audard (2009) Page 376.

[3] Si les positions de Nozick paraissent radicales, celui-ci demeure dans le champ libertarien une sorte de « centriste de droite ». Des gens comme Murray Rothbard ou Israel Kirzner développent une pensée libertarienne beaucoup plus ferme.

[4] Nozick (1988) Page 9.

[5] Ibid. Page 52.

[6] Ibid. Page 188. La traduction française de Lamartine donne « habilitation ». Nous préférons la version plus claire de Marc Saint-Upery pour sa traduction de Kymlicka (1999).

[7] Savidan (2010) Page 120.

[8] C.B Macpherson, La théorie politique de l’individualisme possessif, trad. M. Fuchs, Paris, Gallimard, 2004.

[9] Nozick (1988) Page 220. Principe rejeté par les libertariens les plus radicaux.

[10] Ibid. Pages 188-189.

[11] Sur ce point, l’erreur de Nozick est d’oublier ce dernier aspect, l’individu peut être traité comme un moyen à la condition qu’il soit également traité comme une fin.

Biblio

Audard Catherine (2009) Qu’est-ce que le libéralisme ?, Paris, Gallimard, coll. Folio Essais.

Hayek Friedrich (1982) Droit, législation et liberté, trad. R. Audouin, Paris, PUF.

Kymlicka Will (1999) Les théories de la justice, une introduction, trad. Marc Saint-Upery, Paris, La Découverte.

Nozick Robert (1988) Anarchie, Etat, et Utopie, trad. Evelyne d’Auzac de Lamartine, Paris, PUF.