Politikon #3 – « La propriété privée de soi-même » – Le libertarianisme


Quel point commun entre Jimmy Wales, le fondateur de wikipédia, Trey Parker, un des créateur de South Park, Jeff Bezos, pdf d’amazon, Clint Eastwood, ancien cowboy, Ron Paul et Rupert Murdoch ? Tous se déclarent libertariens, partisans du libertarisme, ou libertarianisme, en anglais liberatarianism que l’on va étudier dans ce troisième numéro de Politikon.

Avant toute chose je tiens à préciser que je dis libertarianisme ou libertarisme de manière indifférente, il n’y a pas de consensus quand à la manière de traduire libertarianism. On peut préférer libertarianisme qui permet d’éviter la confusion qu’on pourrait faire avec les idées libertaires ou anarchistes classiques et anticapitalistes.
Ceci étant posé, commençons par définir le libertarianisme (ou libertarisme !). Le libertarianisme se définit par l’idée que l’individu est absolument propriété de lui-même, et que par conséquent, les produits de son travail à lui seul lui appartiennent. A partir de cette prémisse, c’est-à-dire de cette de cette proposition de base, il s’en suit un certain nombre de conséquences morales, politiques et économiques, qui peuvent s’avèrer proche du néolibéralisme sur certains points.
Précisons ce qu’est donc le libertarianisme, et pour ce faire, partons d’un de ses plus célèbres représentants, le philosophe Robert Nozick. Collègue à Harvard de Rawls au début des années 70, Nozick est en désaccord complet avec son collègue libéral et écrit presque en réponse à la théorie de la justice de Rawls un livre volontairement provocant intitulé Anarchie, Etat, et Utopie. D’autres auteurs ont bien sûr écrit des ouvrages défendant le libertarianisme tel que Charles Murray ou David Friedman, le fils de Milton Friedman.

I – La proprieté des droits légitimes

Commençons par exposer la théorie de la propriété des droits légitime que chaque individu aurait sur lui-même et sur ce qu’il produit.

[Nozick défend l’idée selon laquelle l’individu possède des droits de propriété absolument inaliénables. L’idée est que l’individu est l’ultime possesseur de ses talents innés et de ses compétences acquises. C’est l’entitlement theory ou « propriété des droits légitimes ». L’individu est son propre possesseur et par extension il est le possesseur de ses capacités physique et mentales. Tout produit réalisé à partir de ses capacités est par conséquent la propriété tout à fait inaliénable de l’individu. Il est défini comme étant ainsi son propre et exclusif propriétaire. En ce sens, il est son propre maitre, propre maitre de son corps et de ces désirs. La liberté est par conséquent totalement réduite à la propriété privée de soi-même. Le libertarianisme considère que l’individu a le droit absolu de faire ce qu’il veut de lui-même et rien ne moralement l’en empêcher. Si quelqu’un veut vendre ses organes, consommer de la drogue, se mutiler, mais aussi ne pas travailler ou ne pas aller à l’école, rien ni personne ne doit l’en empêcher. La limite est bien-sûr de ne pas entraver la liberté d’autrui de disposer de soi-même quand on agit. Le meurtre n’est ainsi moralement pas justifié, mais le suicide si, et on ne doit pas chercher à sauver celui qui voudrait se donner la mort.]

Tous les libertariens ne défendent pas ces positions et certains admettent des limites supplémentaires quand d’autres en viennent à légitimer, comme Murray Rothbard qui dans son livre L’éthique de la liberté, le droit pour des parents de laisser leurs enfants mourir de faim puisqu’il ne pourrait y avoir, selon lui, d’obligation de les éduquer ni de les nourrir. Je vous rassure, il y a des libertariens un peu plus sympas. Nozick, par exemple, qu’on dira libertarien de droite pour classifier les différents types de pensées libertarienne et les limites qu’elles admettent au principe de la propriété de soi-même.

II – Pour un état minimal

En tant que philosophie politique fondée sur des prémisses morales fortes, le libertarianisme de Nozick va à l’encontre de toute intervention de l’Etat, idée partagée avec le néolibéralisme auquel il apporte des arguments moraux. L’Etat-providence parce qu’il prélève des impôts en vue de la redistribution des richesses est injuste, il viole le principe de la propriété de soi. Comment Nozick justifie-t-il un Etat minimal qui ne doit surtout pas redistribuer les richesses ?

[Nozick dégage à partir de la propriété de soi ses trois grands principes qui permettent d’organiser la société libertarienne :
– Premier principe : le principe d’acquisition originelle : « Les individus ont le droit s’approprier des choses qui n’appartenaient à personne. »
– Deuxième principe : le principe de transfert : tout ce qui est acquis de manière juste peut être librement transféré.
– Troisième principe : le proviso lockéen ou clause lockéenne : Toute appropriation demeure légitime si et seulement si elle laisse suffisamment de ressources aux autres. En d’autres termes, il ne faut pas que l’appropriation empire la situation qui serait celle d’autrui dans un état de nature, un état avant la société dans lequel la propriété privée n’existe pas. Ce principe réjeté par les libertariens plus radicaux est inspiré par un passage du second Traité sur le gouvernement civil de John Locke, philosophe anglais du XVIIème siècle, pionnier du libéralisme politique.
Toute distribution est juste si elle respecte ces trois conditions, autrement dit, si « tout le monde est habilité à la possession des objets qu’il possède. » Seule donc est légitime la distribution qui découle de l’accord contractuel entre les parties. L’Etat minimal peut taxer l’individu à seule fin de financer ce qui assure et sécurise la distribution légitime. La redistribution des ressources pour les plus démunis est considérée comme proprement injuste et illégitime. Enfin, il faut rajouter un quatrième principe, un principe de rectification qui vise à réparer les vols de terres, les servitudes dans l’histoire, ceux liés à la colonisation et à l’esclavage par exemple.]

Le libertarisme considère que la liberté et le droit de propriété, ses deux valeurs ultimes, sont violées quand on accepte l’idée de redistribution pour les plus défavorisés. L’Etat est en conséquence conçu comme le principal acteur de l’injustice. Il viole le principe d’égale liberté de propriété de soi des individus par l’impôt et la redistribution. Son activité doit se limiter à ses fonctions régaliennes de sécurité.

[Dans l’avant-propos de son livre, Nozick écrit : « nos principales conclusions se résument à ceci : un Etat minimal, qui se limite à des fonctions étroites de protection contre la force, le vol, la fraude, à l’application des contrats et ainsi de suite, est justifié ; tout Etat un tant soit peu plus étendu enfreindra les droits des personnes libres d’accomplir certaines choses, et il n’est donc pas justifié ; enfin, l’Etat minimal est aussi vivifiant que juste. »
C’est la position minarchiste de Nozick et non anarchiste, comme le suggère non sans ironie intellectuelle le titre de son ouvrage, qui prône la mise en place d’un Etat minimal. L’Etat doit donc être limité à une fonction purement sécuritaire (service de police, de défense, de justice) qui a pour fonction de prévenir et punir les violence, la fraude ou le vol. Il ne doit être qu’un « veilleur de nuit ». Contre la pauvreté, il faut alors compter sur la charité et l’éventuel altruisme d’individus privilégiés.]

III – Défendre le libertarianisme ?

Nozick justifie sa défense du libertarisme par un ensemble d’arguments différents. Le plus célèbre est celui que Will Kymlicka, philosophe canadien, nomme dans son livre Les théories de la justice, une introduction, appelle l’argument intuitif. Par l’argument intuitif, Nozick essaie de convaincre à l’aide de nos intuitions morales que nous pouvons facilement séduit par le libertarianisme. Cet argument intuitif repose sur une situation plutôt ludique. Il vise à montrer que la redistribution est injuste. Il part du principe que les différents talents des personnes leurs appartiennent bien, et que si l’on respecte les principes libertariens, il serait injuste de taxer ces personnes pour venir en aide aux plus démunis qui n’ont pas de talents particuliers.
[Nozick demande d’imaginer la situation initiale de justice sociale qu’on souhaite, n’importe laquelle, appelons-là D1. Ensuite, il nous propose de supposer qu’un basketeur célèbre, ici Wilt Chamberlain, légendaire joueur de la NBA, soit engagé par une équipe de basket afin d’attirer du monde. Le contrat est le suivant : à chaque match, Wilt Chamberlain recevra un pourcentage sur les tickets vendus, admettons 1 dollars. Il faut alors imaginer qu’au bout de la saison, un million de personnes soit venu assister aux matchs de l’équipe et ait accepté de verser à chaque fois un dollar à Wilt Chamberlain. Ce dernier se retrouve détenteur de la somme d’un million de dollars. Nous sommes partis de D1, d’une situation de justice sociale dépendant des idées du lecteur de Nozick, pour en venir à D2, une situation dans laquelle Wilt Chamberlain dispose d’un million de dolllars car un million de personnes ont bien voulu lui verser 1 dollars pour assister à ses matchs. Nozick demande alors : peut-on dire que cette situation est injuste ? Après tout, chaque spectateurs aurait pu choisir de dépenser autrement son dollar. De là, est-il juste de taxer Wilt Chamberlain ? Nozick attend que l’on réponde non à cette question. Je vous laisse quelque secondes pour savoir ce que vous voudriez répondre.]
Alors ? Nozick vous a-t-il convaincu ? Si de prime abord, son argument parait intuitif, on peut vite se rendre compte qu’il y a un problème. Nozick fait le gars sympa en nous proposant la situation sociale et économique que l’on veut, la situation D1, mais nous demande de nous prononcer sur la situation D2 qui pour être juste doit contenir en D1 les prémisses morales libertariennes. En définitive, l’argument repose sur un cercle, si on doit accepter D2 il faut alors que D1 soit de type libertarien, il faut qu’on accepte déjà l’idée qu’il existe une propriété privée de soi-même si l’on veut être totalement convaincu par la justice de la situation D2. Dans le cas contraire, on peut très bien imaginer de taxer Wilt Chamberlain pour venir aux aides aux plus pauvres en justifiant la redistribution des richesses comme le fait John Rawls par exemple dans sa théorie de la justice. Comme l’écrit Will Kimlycka, « Nozick a su tirer profit de notre intuition en matière de liberté de choix, mais il a ignoré notre intuition en matière de juste compensation des inégalités de circonstances. »

[Enfin Nozick pense que le libertarianisme défend la liberté de tous conçue comme propriété de soi, mais dans ce cas, les plus pauvres n’ont qu’une liberté formelle car ils ne peuvent réelleement faire valoir leur propre personne. On a alors affaire à des personnes défavorisées dépendantes des plus riches et de leurs désirs. Si les libertariens ne défendent pas du tout une égalité des revenus ni même une égalité des chances, il défendent une égale liberté pour tous, une égale liberté comprise à partir du principe de propriété de soi. Mais comment défendre une égalité liberté pour tous si tous ne peuvent pas valoir leur liberté de la même manière ? »selon que l’on soit puissant ou misérable » comme dirait La Fontaine, on est sera plus ou moins libre d’agir comme on le souhaite. Comment des personnes analphabètes pourraient-elles agir en toute autonomie si l’on ne taxe pas les plus riches pour financer un système d’éducation ? Comment faire valoir sa liberté d’expression s’il n’y a personne pour nous entendre ? On pourrait continuer longtemps comme ça.
On pourra rétorquer qu’on ne peut décidément taxer les talents individuels, mais les talents sont-ils réellement individuels ? Que vaudrait le talent de Wilt Chamberlain dans un monde où le basket ne serait pas aussi populaire. Ce qu’on appelle le talent, ou le mérite, dépend de conditions sociales et historiques particulières qui ne sont pas du ressort des individus pris isolément.]

Autant dire que le libertarisme, en raison des conséquences qui découlent de ses prémisses morales, et que lui-même pourrait juger indésirable, comment défendre la liberté de tous si tous ne peuvent pas jouir de la même liberté de propriété de soi ?. Nozick lui-même a fini par plus ou moins par abandonner la version du libertarianisme qu’il avait défendu dans Anarchie, Etat et Utopie.
Pour introduire au prochain épisode, notons l’existence d’un libertarianisme de gauche, d’un libertarisme qui défendrait la même conception de la liberté que les autres libertariens tout en estimant que la terre appartient à tout le monde et que chacun doit avoir droit aux richesses qui proviennent de la terre. Comment dès lors compenser ceux qui ne possèdent pas de terres ou de propriétés foncières ? Les libertariens de gauche répondent qu’une appropriation ne peut être légitime que si un propriétaire paye une taxe pour financer un revenu compensentoire à tous, en d’autres termes, une allocation universelle, un revenu d’existence, un revenu de base.

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#14 – Du néolibéralisme au libertarisme, contre la justice sociale comme « illusion »

Ce qui pourrait constituer la grande question économique de ces dernières décennies et qui persiste encore –  plus particulièrement dans un contexte de crise économique et financière – est celle de savoir qui pouvait avoir raison entre John Maynard Keynes et Friedrich Hayek. Pendant les trente dernières années du XXème siècle, la réponse a semblé être à l’avantage du second. L’ascension au pouvoir de Ronald Reagan aux Etats-Unis et de Margaret Thatcher au Royaume-Uni a symbolisé pendant un temps le succès du néolibéralisme inspiré, en ce qui concerne les questions économiques[1], par les travaux de Hayek et a paru marquer l’échec définitif du modèle de l’Etat-providence.

Hayek développe une pensée complexe et cohérente qui trouve son incarnation la plus aboutie avec Droit, législation et Liberté (1982). Il met en place une véritable épistémologie à même de justifier la non-intervention de l’Etat dans les affaires économiques. Il existe un ordre spontané, le kosmos, qui régule la société sans qu’il y ait besoin d’intervention directe de la part de ses membres. Au contraire, toute intervention, la taxis, peut se révéler inefficace voire dangereuse. L’objet de l’ordre spontané est nommé catallaxie par Hayek. Cela se caractérise par la complète harmonisation de la liberté individuelle et du marché économique. L’argument épistémique qui le justifie est qu’il demeure le système d’information le plus sophistiqué. Toute volonté planificatrice est vouée à l’échec car personne n’est capable d’avoir une connaissance synoptique et à long terme de l’ordre social et économique. Hayek, pourrait-on dire, déploie une sorte de criticisme de la raison économique. A l’instar de Kant, il déclare que la raison est toujours limitée. C’est par le jeu de la catallaxie que l’on peut comprendre comment agir. Les marchés, par le jeu de l’offre et de la demande, participent à la formation du système des prix et créent par-là une information toujours fluctuante mais garantie. Les économies, relativement planifiées, de l’Etat-providence et plus encore celles des régimes « communistes » de l’URSS et de ses satellites sont vouées à l’échec car elles outrepassent les limites de la raison humaine.

Friedrich_Hayek_portrait

A partir de cette réflexion, Hayek exprime le manque de pertinence et le non-sens qu’il y a à parler de justice sociale. Comme l’écrit Catherine Audard à propos de la théorie de Hayek : « dans une économie de marché, chaque producteur est rétribué en fonction de sa contribution au processus marchand, non de son travail, de son mérite, de ses besoins ou de sa chance ou malchance. En ce sens, le marché est un processus impersonnel, inhumain et amoral. »[2]

Hayek possède une conception procédurale de la justice. Ce qui est juste, ce sont les règles et non les résultats quels qu’ils soient. On ne peut qualifier de justes ou d’injustes que les actions des individus. Prétendre que la société n’est pas juste n’a pas de sens car c’est lui donner une dimension anthropomorphique qu’on ne peut défendre en définitive. Dès lors, toute action de redistribution est injuste et se résume à du vol. Elle est une atteinte sévère à la liberté et à la propriété privée qui va, qui plus est, à l’encontre de l’efficacité économique. En revanche, il est possible de prélever un impôt afin de financer des services minimaux que selon Hayek l’Etat se doit de promouvoir, tels que l’éducation, la santé, ou encore la sécurité.

Inspiré par le néolibéralisme, le libertarisme a créé un authentique mouvement philosophique et une justification morale contre l’Etat-providence et les politiques de redistribution.

La démonstration la plus célèbre de cette position est celle de Robert Nozick dans Anarchie, Etat, et Utopie (1988)[3]. Le philosophe d’Harvard défend l’idée selon laquelle l’individu possède des droits de propriété absolument inaliénables. Un idéal absolu de liberté et de propriété est construit et justifié, cet idéal libertarien constitue une réduction radicale du champ de la liberté à la propriété privée. Le libertarisme considère que la liberté et le droit de propriété, ses deux valeurs ultimes, sont violées quand on accepte l’idée de redistribution pour les plus défavorisés. L’Etat est en conséquence conçu comme le principal acteur de l’injustice. Il viole le principe d’égale liberté de propriété de soi des individus par l’impôt et la redistribution. Son activité doit se limiter à ses fonctions régaliennes de sécurité. Nozick écrit : « nos principales conclusions se résument à ceci : un Etat minimal, qui se limite à des fonctions étroites de protection contre la force, le vol, la fraude, à l’application des contrats et ainsi de suite, est justifié ; tout Etat un tant soit peu plus étendu enfreindra les droits des personnes libres d’accomplir certaines choses, et il n’est donc pas justifié ; enfin, l’Etat minimal est aussi vivifiant que juste. »[4]

C’est la position minarchiste de Nozick et non anarchiste, comme le suggère non sans ironie intellectuelle le titre de son ouvrage, qui prône la mise en place d’un Etat minimal. Nozick afin de justifier ses positions utilise une métaphysique de l’individu bien particulière qu’il prétend hériter de Kant[5].

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L’idée est que l’individu est l’ultime possesseur de ses talents innés et de ses compétences acquises. C’est l’entitlement theory ou « propriété des droits de propriétés légitimes »[6]. L’individu est son propre possesseur et par extension il est le possesseur de ses capacités. Tout produit réalisé à partir des capacités de l’individu est par conséquent la propriété tout à fait inaliénable de celui-ci. Pour Patrick Savidan[7], la théorie nozickéenne correspond parfaitement à ce que C.B Macpherson a nommé « individualisme possessif ».[8] L’individu est défini comme étant son propre et exclusif propriétaire.

Nozick dégage à partir de la propriété de soi ses trois grands principes de distribution de son libertarisme :

–          Principe d’acquisition originelle : « Le fait de s’approprier des choses qui n’appartenaient à personne. »

–          Principe de transfert : tout ce qui est acquis de manière juste peut être librement transféré.

–          Clause lockéenne[9] : Toute appropriation demeure légitime si et seulement si elle laisse suffisamment de ressources aux autres. En d’autres termes, il ne faut pas que l’appropriation empire la situation d’autrui.

Toute distribution est juste si elle respecte ces trois conditions, autrement dit, si « tout le monde est habilité à la possession des objets qu’il possède. »[10] Seule donc est légitime la distribution qui découle de l’accord contractuel entre les parties. L’Etat minimal peut taxer l’individu à seule fin de financer ce qui assure et sécurise la distribution légitime. La redistribution des ressources est considérée comme proprement injuste et illégitime, elle viole la maxime kantienne qui demande à ce que les personnes soient considérées comme « une fin » et non seulement comme un moyen.[11]

Une autre dimension intrinsèquement liée à celle de la liberté, et sur laquelle nous allons reviendrons dans un prochain post, est prise en compte par le libertarisme, c’est celle de la responsabilité individuelle. Pour le libertarisme, les actions qui découlent de la volonté des individus induisent leur responsabilité, toutefois cela ne concerne pas les états dont ils ne peuvent être clairement tenus pour cause directe. Une personne peut hériter d’une immense fortune sans avoir été responsable de son édification. Mais de même, s’il existe une autre personne pauvre de son état, sans toit, sans ressources, et sans aucune responsabilité quant à sa situation – par exemple, elle a été manipulée et on lui a tout volé – le libertarien ajoutera que rien ne peut justifier que l’Etat prélève une partie de la richesse de la première pour sortir la deuxième de la misère, et ce, parce que cette première personne n’est pas responsable de la situation de la seconde. Pour le libertarisme, personne ne peut dire qui mérite quoi mais de même personne ne peut dire que personne ne mérite rien de ce qu’il possède. Le statu quo demeure puisque, dans tous les cas, la redistribution est injuste et viole ultimement la liberté de l’individu.

Résumons-nous, Nozick élabore une offensive éthique contre l’Etat-providence. Le constat est plus sévère que chez Hayek, en effet, chez ce dernier, l’Etat-providence était rejeté en première instance pour son inefficacité économique. Pour le libertarisme, la notion même de redistribution est à la base même de l’injustice.

Le défi posé par le néolibéralisme consiste alors à redéployer et légitimer de nouveau le champ de la redistribution dans la sphère de la justice sociale.


[1] Le néolibéralisme politique de Thatcher ou Reagan est en effet teinté d’un conservatisme assumé auquel on ne peut rattacher complètement Hayek. Pour ces dirigeants, on notera également l’influence de Milton Friedman qui se situe davantage du côté de l’ultralibéralisme, une trahison du libéralisme selon Audard (2009).

[2] Audard (2009) Page 376.

[3] Si les positions de Nozick paraissent radicales, celui-ci demeure dans le champ libertarien une sorte de « centriste de droite ». Des gens comme Murray Rothbard ou Israel Kirzner développent une pensée libertarienne beaucoup plus ferme.

[4] Nozick (1988) Page 9.

[5] Ibid. Page 52.

[6] Ibid. Page 188. La traduction française de Lamartine donne « habilitation ». Nous préférons la version plus claire de Marc Saint-Upery pour sa traduction de Kymlicka (1999).

[7] Savidan (2010) Page 120.

[8] C.B Macpherson, La théorie politique de l’individualisme possessif, trad. M. Fuchs, Paris, Gallimard, 2004.

[9] Nozick (1988) Page 220. Principe rejeté par les libertariens les plus radicaux.

[10] Ibid. Pages 188-189.

[11] Sur ce point, l’erreur de Nozick est d’oublier ce dernier aspect, l’individu peut être traité comme un moyen à la condition qu’il soit également traité comme une fin.

Biblio

Audard Catherine (2009) Qu’est-ce que le libéralisme ?, Paris, Gallimard, coll. Folio Essais.

Hayek Friedrich (1982) Droit, législation et liberté, trad. R. Audouin, Paris, PUF.

Kymlicka Will (1999) Les théories de la justice, une introduction, trad. Marc Saint-Upery, Paris, La Découverte.

Nozick Robert (1988) Anarchie, Etat, et Utopie, trad. Evelyne d’Auzac de Lamartine, Paris, PUF.