#3 – Habermas et la démocratie délibérative, partie 1 : modernité, rationalité et monde vécu

(Ce post inaugure une série d’articles qui visent à présenter la démocratie délibérative telle qu’elle a été théorisé par le philosophe allemand Jürgen Habermas)

Pour comprendre la version d’Habermas de la démocratie délibérative, il faut revenir sur l’anthropologie qu’entreprend de fonder le philosophe allemand. Si nous parlons d’anthropologie, c’est pour souligner l’importance essentielle du langage dans l’être et le devenir de l’être humain. Nous allons voir dans cette partie comment Habermas construit – à partir du présupposé anthropologique fondateur de « l’homme comme être de langage »  – un véritable modèle théorique de la société et comment à partir de celui-ci s’enracine la possibilité d’une éthique de la discussion à partir de la notion de rationalité communicationnelle.
La théorie de la société habermasienne fondée sur le langage comme action et rationalité constitue le soubassement cognitif, sociologique, et historiquement orienté de la théorie démocratique que le philosophe allemand développera au milieu des années 80 jusqu’au point d’orgue de l’ouvrage Droit et Démocratie en 1992.

Dans sa pensée philosophique, Habermas est soucieux d’étudier ce que depuis Max Weber on nomme la modernité. Chez le fondateur de la sociologie allemande, la modernité est le moment où s’engage un nouveau processus de rationalisation de la société à partir de la libération de celle-ci des domaines du religieux et de l’autorité fondée sur la tradition et la coutume. L’instauration d’un système économique de type capitaliste et d’un régime politique bureaucratique s’accompagne d’un désenchantement du monde qui correspond à la sécularisation et la rationalisation des modes d’existences des individus.
La sociologie et la philosophie ont eu tendance à penser la modernité comme l’avènement d’un type de rationalité spécifique, vouée uniquement aux calculs sur les moyens à utiliser en vue d’une fin, la rationalité instrumentale.
Dans la Dialectique de la raison, Adorno et Horkheimer veulent comprendre le phénomène «  d’autodestruction de la raison ». Comment à partir de la pensée des Lumières, de l’Aufklärung – qu’il faut comprendre comme pensée de progrès – l’humanité a-t-elle pu sombrer dans les atrocités de deux guerres mondiales ? Pour répondre à cette question, il faut comprendre l’histoire dialectique de la raison, et ce, depuis son origine même, c’est-à-dire dans le mythe. Ainsi, dans l’Odyssée se trouve déjà contenue la raison instrumentale, c’est ce dont témoigne les astuces dont use Ulysse pour se dépêtrer des pièges que lui tendent les dieux. Cette raison  parvient à son plus haut degré dans l’Aufklärung du XVIIIème siècle. La raison devient idéal de domination de l’homme sur la nature, idéal technique d’aboutir à la maitrise totale de la réalité.
Pour Habermas, en héritier de l’école de Francfort et ancien disciple d’Adorno, il ne faut pas sombrer dans un tel pessimisme. Le désespoir d’une raison dominée par sa tendance dégénérescente doit être annulé et faire place à une tentative de reconstruction de la raison porteuse d’espoir.
En outre, Habermas développe et complexifie la taxonomie wébérienne dans son ouvrage Théorie de l’agir communicationnel en distinguant cinq types d’agir qui correspondent intrinsèquement à cinq types de rationalité. Premièrement, Habermas distingue l’agir téléologique, « l’acteur réalise un but ou provoque l’apparition d’un état souhaité en choisissant et utilisant de façon appropriée les moyens, qui dans une situation donnée, paraissent lui assurer le succès ». Deuxièmement, se dégage l’agir régulé par les normes, « l’acteur calcule les moyens et les fins du point de vue de l’utilité maximale ou de l’utilité attendue ». Troisièmement, on trouve l’agir régulé par des normes, « il concerne […] les membres d’un groupe social qui orientent leur action selon des valeurs communes. » Quatrièmement, Habermas déploie le concept de l’agir dramaturgique, il concerne un « acteur » qui « fait naître chez son public une certaine impression, une certaine image de lui-même, en dévoilant plus ou moins intentionnellement sa subjectivité. » Enfin, cinquièmement, nous avons l’agir communicationnel qui constitue la charpente décisive de la théorie habermasienne et sur lequel nous reviendrons plus en détail par la suite, il « concerne l’interaction d’au moins deux sujets capables de parler et d’agir qui engagent une relation interpersonnelle (que ce soit par des moyens verbaux ou non verbaux). Les acteurs recherchent une entente sur une situation d’action, afin de coordonner consensuellement leurs plans d’action et de là leurs actions ». Nous pouvons laisser Habermas poursuivre : « Dans ce modèle d’action, le langage occupe, comme nous le verrons, une place prééminente. »

Les deux premiers types d’agir peuvent se réduire à un agir instrumental. Ils mettent en place une relation entre un sujet et un objet dans le monde. L’agir régi par les normes et l’agir dramaturgique impliquent tous les deux une relation entre un sujet et un autre et sont respectivement médiatisés par la société et par la subjectivité des individus. Seule l’action communicationnelle vise  « une relation véritable » entre deux sujets.

Dans ce cadre se constitue une dichotomie de deux dimensions sociales : les systèmes et le monde vécu.
Le monde vécu peut s’entendre comme le contexte socioculturel pris dans un sens large dans lequel les individus sont insérés de fait en tant que participants à la société. Il est l’intersubjectivité des individus mue en objectivité sociale. Plus prosaïquement, le monde vécu est le monde de la vie quotidienne et dans le cadre de la communication il en est la situation. « Le monde vécu dont les institutions sont un composant, se présente comme un ensemble cohérent de convictions culturelles, d’ordres légitimes et d’identités personnelles, enchevêtrés les uns avec les autres et reproduits par le moyen de l’activité communicationnelle. »
Cependant, le monde vécu n’est pas à même de gérer la société comme dimension totale à l’aide seule de la communication. « Le langage normal est un mécanisme de coordination de l’action qui est risqué, à la fois onéreux, peu mobile et limité dans ses capacités »  . Le vecteur du monde vécu étant l’activité communicationnelle, l’organisation et la reproduction de celui-là ne peut passer que par celle-là. Comme nous le verrons, l’activité communicationnelle requiert la possibilité d’user d’arguments pour soutenir ce que l’on communique, et ce dans la perspective de coopération et d’entente sous-tendue par ce type d’activité. Or la communication est limitée par les capacités des locuteurs, le temps dont ils disposent pour communiquer, le manque possible d’information à leur disposition, etc. Ces limites, « à un certain niveau de complexité » , ne permettent plus d’assurer la coordination des individus entre eux.
Il se déploie dès lors des organismes de gestion autrement appelés systèmes.
L’idée de système, terme utilisé à partir des travaux des sociologues Niklas Luhmann  et Talcott Parsons,  correspond à celle d’une entité sociale rationalisée et autonome qui ne vise que ses propres fins à travers la rationalité instrumentale, et ce dans la perspective de la fonction qu’elle remplit. Les systèmes sont nécessaires du fait de la complexité nouvelle de la société qui a émergé avec la modernité.
Deux systèmes, parmi nombre d’autres sous-systèmes, prédominent : le marché économique et l’administration. Ils sont régulés par deux media respectifs : l’argent et le pouvoir. Pour Habermas, il est impensable de penser la société moderne sans ces systèmes, sans Etat et sans marché économique.
Un phénomène se produit alors. Les systèmes ont une tendance à pénétrer la sphère du monde vécu pour lui prescrire ses règles de fonctionnement, rendre l’agir communicationnel instrumental, cela se traduit pour le système du marché économique par l’imposition de sa logique dans les rapports sociaux. Quant au pouvoir administratif, il tend à pénétrer les sphères sociales et privées, les relations personnelles, pour appliquer son mode de rationalité bureaucratique.
Stéphane Haber  résume cela par un passage éclairant en forme de résumé causal des crises contemporaines : « Une tendance se dégage à la « colonisation du monde vécu » par les puissances d’intégrations sociales détachées de la communication. Il faudrait ramener les crises de notre temps aux effets néfastes des tendances des media régulateurs comme l’argent et le pouvoir administratif à pénétrer la sphère du monde vécu, devenue pourtant pour une part non négligeable autonome et rationnelle, au point d’en troubler la reproduction et le libre développement. »
Dans la perspective de la notion de modernité, il se dégage l’idée que la société traditionnelle est toujours antérieure. Partant, Habermas conçoit l’effectivité d’une évolution historique marquée par un procès continu de rationalisation. Ainsi, la société est dans la modernité détachée de toute transcendance religieuse ou métaphysique, ce qui caractérise l’idée de désenchantement du monde. Le monde vécu et le système se sont scindés et le pouvoir de l’autorité du dernier n’est plus en mesure de reproduire la vie sociale du premier.

Le monde vécu ainsi « isolé » et « colonisé » n’est plus à même de se reproduire en toute intégrité. Il ne lui reste alors qu’à trouver sa force structurante dans la possibilité immanente de sa rationalité, c’est-à-dire la communication langagière.

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#1 – La « démocratie » actuelle : une bonne vieille oligarchie

Les débats contemporains en philosophie politique questionnent souvent la qualité des démocraties libérales telles qu’elles ont pris forme depuis le XIXème siècle. Il revient souvent l’idée d’une crise de la démocratie, notamment associée à une crise de la représentation. En effet, le modèle démocratique que nous connaissons a la particularité d’être soumis à un modèle particulier, celui du régime représentatif. L’idée est que le peuple, souverain, est représenté dans l’Etat par des individus qu’il élit pour prendre les décisions politiques qui le concerne. Or en tant que souverain, si le peuple est mal représenté, la crise de la représentation est ainsi et aussi liée à une crise de la souveraineté. Démocratie et représentation semble être liée de manière paradoxale.
Comme le remarque le politologue Bernard Manin dans les Principes du gouvernent représentatif et dès la première ligne du livre, les « démocraties contemporaines sont issues d’une forme de gouvernement que ses fondateurs opposaient à la démocratie ».  Voilà un bien joli paradoxe qui se présente à nous.
Manin développe la notion de régime représentatif, un type de régime mixte équilibré comportant à la fois des éléments démocratiques et des éléments oligarchiques.

Ces éléments se retrouvent dans la cartographie des principes du régime représentatif dessinée par Manin qui sont au nombre de quatre :
–    premièrement, « les gouvernants sont désignés par élection à intervalles réguliers » ;
–    deuxièmement « les gouvernants conservent, dans leurs décisions, une certain indépendance vis-à-vis des électeurs » ;
–    troisièmement, « les gouvernés peuvent exprimer leurs opinions et leurs volontés politiques sans que celles-ci soient soumises au contrôle des gouvernants » ; enfin,
–    quatrièmement, « les décisions publiques sont soumises à l’épreuve de la discussion. »  Selon la force fluctuante de ces quatre principes, Manin distingue trois types particuliers de régime représentatif selon leur évolution historique : le parlementarisme, la démocratie de partis, la démocratie du public.

Actuellement, nous nous trouvons dans le troisième modèle, celui d’une démocratie d’opinion, basée sur la communication et l’omniprésence des media, l’image électorale, les sondages, les lobbys, etc. Quant au modèle d’un régime représentatif, il est oligarchique dans le sens où les représentants ont une indépendance décisionnelle vis-à-vis du peuple, le mandat impératif qui les oblige à respecter les préférences de celui-ci est interdit. A la place, le mandat représentatif laisse au représentant la liberté de prendre personnellement la décision qui concernera les citoyens représentés. La nullité constitutionnelle du mandat impératif produit également le fait que le représentant ne peut être révoqué par le peuple, son mandat a une durée déterminée qu’il est en droit de tenir jusqu’au bout. De ces considérations, provient l’idée du deuxième principe dégagé par Manin.

Pourtant, le régime représentatif est démocratique par le fait, entre autres, des libertés accordées au peuple, la liberté d’opinion, d’expression, d’association, etc. Aussi, l’élection – historiquement aristocratique – prend sa teneur démocratique dans la possibilité donnée aux électeurs de sanctionner le représentant sortant après son mandat. On retrouve les premiers et troisièmes principes du régime représentatif donnés par Manin.  L’élection est le mode de sélection des élites à l’accès au pouvoir mais aussi son mode rétrospectif de révocation. L’élection recouvre par-là l’aspect ambivalent des démocraties contemporaines explicitées comme régimes représentatifs.

L’élection ainsi présentée peut être corrélée aux conceptions de la démocratie élitistes  ou économiques. La dimension élitiste de la démocratie est notamment thématisée par l’économiste Joseph Schumpeter. La démocratie telle qu’on peut la concevoir idéalement  – dans une veine rousseauiste comme poursuite du bien commun par la volonté du peuple – n’est qu’une illusion. C’est ainsi que Schumpeter définit la théorie classique de la démocratie. Pour l’auteur autrichien, de surcroit, le citoyen que l’on voudrait rationnel n’existe pas. Le constat est sans appel : « le citoyen typique, dès qu’il se mêle de politique régresse à un niveau inférieur de rendement mental. »

Bref, le peuple est incapable de se gouverner lui-même. Il est incompétent et irrationnel. La démocratie contemporaine est un gouvernement des élites que la base citoyenne sélectionne par la voie d’une procédure de vote régulière et espacée dans le temps. Le peuple n’a qu’un rôle négatif, il choisit celui qui agit. Le seul pouvoir du peuple est cet acte du vote dans lequel il délègue dès qu’il en use sa capacité politique.
Dès lors, le citoyen est en retrait du politique la plupart du temps lorsqu’il ne vote pas et n’a le souci de consacrer ses efforts intellectuels qu’à sa partie « de bridge ou de belote. » La masse citoyenne n’est qu’une masse apathique incapable de s’autogouverner. De plus, l’influence des media et de la propagande sape l’intelligence du citoyen. Le citoyen irrationnel est aisé à manipuler. Cela peut expliquer selon Schumpeter comment les fascismes du XXème siècle ont pu émerger dans des sociétés dites démocratiques, notamment en Italie et en Allemagne dans l’entre-deux guerre.
C’est cette menace qui effraie Schumpeter et le pousse à adopter une conception minimale de la démocratie à partir de son constat amer de la citoyenneté : les partis en compétition dans la course au pouvoir sont départagés par le vote des citoyens qui ont pour seul moyen de sanction rétrospectif le pouvoir de ne pas reconduire ceux qu’ils avaient élu. Si Schumpeter permet au peuple d’élire les élites qui le gouvernent malgré le soupçon d’irrationalisme qu’il fait peser sur lui, c’est en considérant cet état de fait comme un pis-aller.
Sa perspective démocratique est donc imparfaite, elle évacue sciemment la souveraineté du peuple en faveur d’une conception politique inspirée par le marché économique. Comme les biens et services mis en vente sur le marché, les partis sont en concurrences pour attirer les votes des électeurs en leur faveur. Par effet de concurrence, les électeurs doivent pouvoir rationaliser dans la mesure du possible leurs décisions politiques, de la même manière qu’il le ferait en choisissant un produit selon son prix, ses qualités, etc.

Ça vous rappelle quelque chose ?

Biblio

Manin Bernard – Principes du Gouvernement Représentatif, Paris, Flammarion, 1996.

Schumpeter Joseph – Capitalisme, socialisme et démocratie, trad. Gaël Fain, Paris, Payot, 1998.