Colloque – Quelle(es) critique(s) pour la démocratie ? – Jeudi 11 et vendredi 12 avril – Université Rennes 1

QUELLE(S) CRITIQUE(S)

POUR LA DÉMOCRATIE ?

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Organisé par Ali Kebir et Albéric Perrier  (EA 1270 « Philosophie des normes »)

Nous partons du fait, entretenu dans les médias, les différentes  institutions ainsi que dans les productions intellectuelles au sein  de nos sociétés « démocratiques » occidentales,  qu’aujourd’hui la démocratie s’est imposée à nous comme notre  unique horizon politique. Toutefois, il ne manque pas de raisons pour  évoquer, à différents niveaux et pour différentes perspectives, la crise  de nos régimes et sociétés démocratiques. A plus d’un titre donc, il nous semble  qu’elle doit être interrogée.

Or, quelles interrogations faire  porter sur elle ? S’agit-il d’envisager un modèle politique différent,  en ressuscitant la vieille question du meilleur régime afin d’en déterminer un qui se  substituerait à elle? Peut-on envisager une politique qui en soit  différente ou bien la perspective est-elle, à travers ces crises que  manifestent les mouvements sociaux, de consolider la démocratie libérale  représentative en retrouvant les fondements de la démocratie et en les  reformulant ? Ou encore, faut-il imaginer une autre démocratie  que  celle que nous connaissons qui soit plus en phase avec la radicalité de  ses principes en exigeant l’égalité au-delà de la représentation ?  Peut-être peut-on aussi s’interroger sur les effets d’une omniprésence  discursive de la démocratie. Quels effets ont les pratiques et les  discours démocratiques sur les sujets ? S’agit-il d’une égalisation et  d’une autonomisation ou bien d’une tromperie idéologique ?

Par  ailleurs, des approches plus empiriques seront aussi les  bienvenues : quelle est la réalité de la « défiance » à l’égard des  institutions étatiques comme non étatiques ? Cette défiance prend-elle  nécessairement elle-même une forme démocratique, qui la renouvellerait ?  Y a-t-il place pour des contre-discours aujourd’hui ? Sont-ils  seulement audibles ? Quels écarts creusent-ils avec la démocratie ?  S’agit-il d’un refus ? D’un approfondissement ? Dénoncent-ils bien les  écarts entre les promesses d’égalité de la démocratie et les réalités  sociales de domination propres à nos sociétés contemporaines ?

PROGRAMME

Jeudi 11 avril

9h45h/10h

Accueil-café

10h/11h

 « Démocratie radicale et critique de la démocratie: une approche pragmatiste ».

Alice Le Goff, maître de conférence, CERSES, Université Paris-Descartes

11h/12h

« Voix publique/voix des masses: même combat ? »

Albéric Perrier, doctorant, Université de Rennes 1

12h/14h

Déjeuner

14h/15h

 « Démocratie et différence : quelle définition de la culture pour la théorie critique ? »

Hourya Bentouhami, chercheuse rattachée au laboratoire Erraphis de l’Université Toulouse-Le Mirail

15h/16h

« Une critique libertaire de la démocratie partisane? La sociologie du
parti de Robert Michels
»

Jean-Christophe Angaut, maître de conférence, ENS Lyon

Vendredi 12 avril

9h/10h

 « De quelques présupposés et points aveugles des idéaux démocratiques »

Philippe Corcuff, maître de conférence, IEP de Lyon, membre du laboratoire CERLIS (Université Paris Descartes/CNRS)

10h/11h

 « Pour une généalogie critique de la démocratie »

Ali Kebir, doctorant, Université de Rennes 1

11h/11h15

Pause

11h15/12h15

 « Au nom du sacré : critique mystique de la démocratie »

Thibault Tranchant, doctorant, Université de Sherbrooke & Université de Rennes 1

12h15/14h

Déjeuner

14h/15h

 « « Ma circonscription et moi« : la territorialité comme ressource de légitimation politique chez les députés »

Alix Galibert, doctorante, Université de Rennes 1

15h/16h

 « Le fait majoritaire à l’épreuve de l’intolérable ».

Alain Brossat, professeur émérite, Université de Paris 8 Saint-Denis

Informations pratiques :

Lieu : UFR de philosophie – bât. 32B – Campus Beaulieu

De la gare ferroviaire, prendre le métro (STAR) direction J.F. Kennedy, arrêt République. Puis prendre le mus n° 4, direction Beaulieu Atalante, arrêt Beaulieu-Restau U.

Arrivée sur le Campus de Beaulieu :

Traverser la route et longer le talus qui marque la fin du campus, passer le bâtiment 30 pour atteindre le bâtiment de philosophie, 32B.

#12 – Capitalisme cognitif et allocation universelle

Disciple de Toni Negri, Yann Moulier-Boutang a développé à partir des thèses de ce dernier l’idée que le capitalisme est en train de subir une transformation nouvelle, succédant ainsi au capitalisme marchand du XIIIème siècle et au capitalisme industriel des XIXème et XXème siècles. Cette troisième forme de capitalisme se caractérise comme « cognitif ». L’idée du capitalisme cognitif est celle d’un travail plus immatériel et se rapportant davantage à un savoir abstrait. La fin du XXème siècle a, selon Negri ou Moulier-Boutang, vu se réduire la proportion d’un prolétariat encadré et manuel au profit de salariés autonomes disposant d’un savoir à la fois manuel et intellectuel, rassemblés sous cette nouvelle forme de travailleurs et nouveaux sujets de l’émancipation, le  « cognitariat »[1]. Cette interprétation de l’évolution du capitalisme émane d’une lecture du « fragment sur les machines » extrait des Principes d’une critique de l’économie politique de Marx, plus connu sous le terme de Gundrisse. Il s’agit notamment de ce passage : « le développement du capital fixe montre à quel point l’ensemble des connaissances (knowledge) est devenu une puissance productive immédiate, à quel point les conditions du processus vital de la société sont soumises à son contrôle et renforcées selon ses normes, à quel point les forces productives ont pris non seulement un aspect scientifique, mais sont devenues des organes directs de la pratique sociale et du processus réel de l’existence. »[2]

Le savoir abstrait tend à devenir la principale force productive du capitalisme. Il apparaît un general intellect, c’est-à-dire un savoir généralisé et producteur de richesses qui devient le nouveau facteur d’exploitation du capitalisme cognitif. Les biens et services sont produits à l’aide de connaissances beaucoup plus précises et spécifiques qu’auparavant. Même les travaux les plus simples sont soumis à des rationalisations techniques qui procèdent de savoirs théoriques. Les nouveaux producteurs de ces savoirs ne rentrent plus dans le cadre d’un travail normé par des horaires fixes et l’accomplissement de tâches répétitives et réparties entre les salariés. La frontière s’estompe entre le travail et le hors-travail. Razmig Keucheyan précise et exemplifie : « la production de biens matériels suppose l’effectuation d’une série de tâches plus ou moins complexes mais délimitées. Ces tâches s’effectuent sur le lieu du travail […] Dans la production de biens à forte teneur cognitive, la mesure du travail entre en crise. Un intermittent travaillant dans le domaine du théâtre participera certes à des répétitions commençant et se terminant à certaines heures. Mais une part essentielle de son travail consistera, par exemple, à apprendre le texte de la pièce qu’il joue, travail qui s’effectuera probablement chez lui, et qu’il est impossible de mesurer précisément. »[3] Le travail s’échappe du cadre traditionnel dans lequel il est habituellement établi. La valeur du travail est subvertie. On ne peut plus soutenir, avec Marx, que ce qui constitue la valeur d’une marchandise est réalisée à partir de la quantité de travail, car derrière, se rajoute l’importance d’une valeur-savoir. Le salaire ne permet plus de rendre compte du travail réellement effectué. C’est pourquoi défendre l’allocation universelle ou plutôt l’idée d’un revenu d’existence[4] est pertinent selon les partisans de cette optique théorique. Un revenu garanti permet de pallier cette nouvelle forme d’exploitation qui est celle du « cognitariat ». Le revenu doit dès lors être détaché du travail.

S’il n’est pas sûr que le plein emploi soit derrière nous, il est encore plus incertain que l’ère cognitive du capitalisme soit devant nous. Telle est la principale critique que portent les détracteurs de ce renouveau conceptuel. L’économiste Michel Husson pointe avec justesse que le « courant du capitalisme cognitif est très représentatif d’une méthode consistant à vouloir être moderne et novateur à tout prix, en prenant donc le risque de monter en épingle un aspect de la réalité sociale étudiée. Une telle entreprise s’accompagne en général d’un certain éclectisme consistant à mobiliser tout de qui peut aller dans le sens de la nouveauté. »[5] Si on ne peut nier que le travail s’est transformé et s’est manifesté sous des formes immatérielles et technicistes, la majorité du salariat reste soumis à des contraintes dans son activité qui n’engage guère une acquisition grandissante d’un savoir. Le cognitariat est une minorité qui ne peut prétendre à l’universalité, par conséquent, la proposition d’une implémentation d’un revenu garanti pour tous ne paraît pas, dans cette unique perspective, particulièrement pertinente. Si l’on analyse plus précisément la question, on remarque que le capitalisme intègre en lui-même un caractère cognitiviste, le taylorisme qui a façonné le travail industriel de masse au XXIème siècle en est un produit remarquable. Et comme l’indique Keucheyan, les partisans de la version cognitive du capitalisme sont incapables d’élargir leur interprétation à l’échelle mondiale et se restreignent aux pays développés. Or, la majorité de la population mondiale travaille dans des conditions qui rappellent l’exploitation du prolétariat telle qu’elle est classiquement analysée par le marxisme.

Défendre l’allocation universelle en ce sens paraît donc hasardeux.


[1] Y. Moulier-Boutang, « L’autre globalisation : le revenu d’existence inconditionnel, individuel et substantiel », Multitudes, 2002, n°8, page 33.

[2] In Karl Marx, Œuvres, vol. II, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1968, page 207.

[3] R. Keucheyan, Hémisphère gauche, une cartographie des nouvelles pensées critiques, La Découverte, Zones, Paris, 2010, page 115.

[4] Ce qui appuie l’idée que le revenu est un droit accordé par le fait même que l’on existe.

[5] M. Husson, Sommes-nous entrés dans le « capitalisme cognitif » ?, in « Critique communiste », n°169-170, 2003.