Faut-il abolir le travail ? – Politikon #10

Le travail, le travail. Quel politique ne met pas avant aujourd’hui ce qu’on appelle la valeur travail, que ce soit à la gauche de la gauche à la droite de la droite, en passant par le centre du centre ? Le travail qui libère, le travail qui émancipe, le travail qui socialise. Il ne manque pourtant pas de critiques du travail en régime capitaliste, ainsi on critique le travail soumis à des nouvelles techniques épuisantes de management, le travail qui exploite l’ouvrier, le travail qui blesse et tue. Pour les marxistes classiques, il faudrait libérer le travail de l’exploitation capitaliste et laisser les fruits de ce travail à tous les travailleurs. Et si le problème du travail n’était pas juste un problème d’exploitation ou de redistribution, mais bien le travail lui-même. C’est ce qu’on va voir dans ce nouvel épisode de Politikon.

L’étymologie du mot « travail » est bien connu. Il provient de « tripalium » en latin qui signifie « instrument de torture ». Tout est dit. A bientôt dans Politikon !
Plus sérieusement, le travail n’a pas toujours la réputation qu’on lui connait aujourd’hui dans notre société. Pendant l’Antiquité, le travail est considéré comme quelque chose de foncièrement mauvais qu’on délègue aux esclaves. Le travail ne vise rien de noble et n’a aucune valeur.
Aristote, dans son Ethique à Nicomaque, distinguait ainsi la praxis qui est une activité qui se vise elle-même et qui dure, la politique, la philosophie, et la poeisis (la fabrication) qui est une activité qui vise une chose extérieure à elle, la consommation de biens qui s’efface presque immédiatement.
Le judéo-christianisme porte un jugement similaire, on lit ainsi dans la Genèse : Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. Et ta femme enfantera dans la douleur ». On a là deux sens du mot travail, l’accouchement et le labeur. Et qui renvoie donc au vocabulaire de la souffrance.
Au Moyen- Age, la société est divisée en trois ordre : l’ordre de ceux qui prient, l’ordre de ceux qui combattent, et enfin l’ordre de ceux qui peinent (en latin laboratores). Labor, qui réfère au travail en anglais, c’est donc peiner, exercer une activité pénible.

C’est à l’époque moderne et l’avènement de la révolution industrielle que le travail va trouver une connotation plus positive. Le philosophe anglais, John Locke, fait, au chapitre V du de son Second Traité du Gouvernement Civil, du travail la légitimation de la propriété privée. Ce faisant, il justifie l’appropriation des terres communes qui appartenaient à tous. Ces enclosures qui privatisent sont légitimés par le travail des propriétaires fonciers. On est là aux prémices de la valeur travail que théoriseront Adam Smith et David Ricardo, deux économistes dits classiques. En économie, la valeur-travail c’est l’idée que ce qui fait la valeur d’un bien ou d’une marchandise, c’est le travail. Le travail devient ainsi une valeur quantitative, abstraite, qui permet de mesurer les marchandises entre elles. La valeur travail est d’ailleurs l’un des axes majeurs de la critique de l’économie politique de Marx. Mais revenons, sans mauvais jeux de mots, à nos classiques, particulièrement Smith pour qui la richesse d’une société, d’une nation comme l’indique le titre de son plus célèbre livre, est permise justement par le travail. Le travail demeure une activité pénible chez Adam Smith mais il est nécessaire pour s’enrichir et améliorer sa situation, désir qui selon Smith est commun à tous les hommes.
On voit donc comment le travail acquiert une connotation plus positive et comment cette connotation n’est pas étrangère à l’émergence du capitalisme.
Mais le travail en tant que labeur depuis le XIXème siècle, le travail réalisé par les travailleurs dans le capitalisme va subir bon nombre de critiques. Evidemment, la plus célèbre c’est celle de Marx. On va voir que Marx va opérer une distinction entre une dimension positive du travail et une dimension négative.
Dans un texte non paru du vivant de Marx et qu’on appelle les Manuscrits économico-philosophique ou les Manuscrits philosophiques Marx expose le thème de l’aliénation du travail dans la société capitaliste.
Marx veut rappeler que le travail est d’abord, positivement, le moyen de conserver son existence physique. Il est le résultat d’un rapport avec la nature, qui tout en modifiant cette nature modifie l’homme lui-même et le fait évoluer. C’est par le travail que l’homme produit ses propres conditions d’existence, son histoire et sa culture, qu’il fonde en fait son humanité.
Or selon Marx dans la société capitaliste, le travail que l’ouvrier réalise lui est aliéné. Il lui est dépossédé, dessaisi.
Cela s’entend de trois manières : premièrement, le produit du travail, l’objet fabriqué, le bien réalisé, est dépossédé du travailleur. Il ne lui appartient pas alors que c’est lui qui l’a fabriqué.
Deuxièmement, le fait même de travailler est aliénant, le travail est presque forcé. Le travailleur n’a que sa force de travail à vendre, il n’a pas d’autre choix pour subvenir à ses besoins que de travailler. Or au final, ce travail appartient à un autre. Ce qui fait le sens positif du travail pour Marx devient ici complètement négatif.
Troisièmement, l’être humain ne se construit plus en rapport direct avec la nature qu’il modifie par son travail, mais au contraire, il se désagrège, il perd ce qui fait justement son humanité.
Le travail est donc extérieur à l’ouvrier. Son humanité ne s’y réalise pas car son travail ne lui appartient pas. L’ouvrier n’y déploie pas une « libre activité physique ou intellectuelle » au contraire, « il mortifie son corps et ruine son esprit ».
Dès lors, la propriété privée n’est que le résultat d’un travail aliéné.
Bien des années plus tard, avec le premier volume du Capital qui parait en 1867, Marx parlera plutôt d’exploitation du travail que d’aliénation. On y reviendra quand on s’attaquera un jour au Capital, Marx énonce la thèse selon laquelle le capitaliste exploite le travailleur en ne payant pas intégralement sa force de travail. Cela signifie que le travailleur n’est pas payé pour la totalité de son travail.
Par la suite, les interprétations classiques de Marx vont établir la stratégie selon laquelle le travail doit être libéré du capitalisme. Il s’agit alors de détruire le mode de production capitaliste dans lequel les moyens de productions des biens appartiennent à la classe bourgeoise. Il faut alors rendre aux travailleurs ces moyens de production, ainsi l’exploitation ne sera plus possible et les fruits du travail de chacun sera justement rétribué.

Mais une autre interprétation de Marx existe pour laquelle il ne s’agit pas de libérer le travail du capital mais d’abolir purement et simplement le travail lui-même. Qu’est-ce que cela peut donc bien vouloir dire ?
Ce questionnement sur le travail provient de divers penseurs tels que Moishe Postone ou encore Robert Kurz, figure principal d’un mouvement appelé « critique de la valeur ». D’autres philosophes ou théoriciens sont proches de ce courant, comme André Gorz dont on a déjà parlé dans l’épisode sur l’allocation universelle, ou encore Anselm Jappe qui a beaucoup fait pour introduire en France la wertkritik, qui signifie donc en allemand « critique de la valeur ». Robert Kurz faisait partie d’un groupe de rédaction appelé Krisis qui avait été rendu célèbre par la parution d’un Manifeste contre le travail au début des années 2000. L’idée radicale de ce livre est que le problème des sociétés contemporaine n’est pas le chômage ou les crises financières mais le travail considéré comme une catégorie du capitalisme. Le travail n’est pas seulement décrié comme étant aliénant, abrutissant, etc., mais comme étant le fondement même sur lequel repose la société capitaliste tout entière.
La critique porte sur l’idée que le travail serait une dimension qui traverserait toute l’histoire humaine. Au contraire, le travail tel qu’on le pense aujourd’hui, avec l’impression qu’il est quelque chose comme de nature l à l’être humain, ne serait apparu qu’avec le capitalisme. En d’autres termes, le travail autour duquel tourneraient les rapports sociaux, n’existerait pas dans les sociétés précapitalistes ou non-capitalistes, ni pendant l’antiquité, ni pendant le moyen-âge, ni dans d’autres sociétés non-occidentales. Dans ces sociétés, il y a bien sûr des activités productives de biens, d’objets, mais celles-ci ne correspondent pas au travail tel qu’on l’entend aujourd’hui, dans la société capitaliste. On va voir ce que ça veut dire, et on va aussi comprendre pourquoi on parle de critique de la valeur.
Cela signifie que la manière dont les êtres humains s’organisent dans la société capitaliste s’opère toujours à travers le travail, plus précisément à travers du temps de travail qui fonde la valeur des marchandises. Cela en ce que chacun vend sa force de travail pour produire des marchandises et en même temps consomme ces marchandises. Au final, il est fait totalement abstraction des contenus de ce qui est fabriqué ou consommé, ce qui est échangé à chaque fois c’est du temps de travail.
C’est ce que Marx dans le Capital appelle le travail abstrait qui produit la valeur d’échange ou valeur tout court, opposé au travail concret qui est le travail qui produit un objet particulier, un théière, une bombe, ou des croquettes pour chat, ce que Marx appelle la valeur d’usage (la théière pour faire infuser du thé, la bombe pour tuer, etc.). Le travail abstrait c’est le temps en moyenne nécessaire pour fabriquer un objet. Dix minutes pour théière par exemple et 100 minutes pour une bombe (admettons). Avec la valeur-travail, il faut donc pour avoir une bombe échanger 10 théières. Extrapolons-ça à toute la société et toutes les marchandises existantes, on se rend compte que quand on va au supermarché acheter ses croquettes, on échange contre de l’argent du temps de travail. Tout se passe comme si les marchandises en venaient à s’échanger entre elles de manière naturelle et que l’on oubliait que derrière les fabrications de croquettes, de bombes, et de théières, il y a du travail humain. Ce phénomène d’occultation, Marx l’appelle le fétichisme de la marchandise.
Ce fétichisme est le même que l’on retrouve dans les religions animistes, les êtres humains ont l’impression que les objets ont une âme et conversent entre eux alors que ce sont les humains qui donnent aux objets ce caractère. Pour les marchandises, c’est la même chose, on a l’impression que les marchandises ont leur valeur par elle-même alors ce sont les humains qui leur donnent cette valeur par leur travail. On croit que les marchandises s’échangent entre elles, alors qu’en réalité, ce sont des temps de travail humain qui s’échangent. C’est donc toute une coopération sociale qui est au final occultée. Les objets n’apparaissent pas comme ils sont mais toujours d’abord comme des marchandises. Au supermarché, il n’y a pas des croquettes ou des théières, mais d’abord des marchandises avec des valeurs différentes. Evidemment en soi, les objets sont ce qu’ils sont. Mais dans le monde capitaliste, tout objet produit par le travail est une marchandise et n’apparaît plus que comme cela. Chez vous, essayer de chercher un objet qui n’a pas été une marchandise, qui n’a pas fait l’objet d’un rapport marchand. C’est plutôt difficile. Chacun de ces objets cristallise en lui, matérialise, une valeur, peu importe son usage.
Dès lors, si le travail peut être critiqué parce qu’il est la forme d’exploitation du mode de production capitaliste, il doit l’être en tant qu’il est à la base de la valeur des marchandises qui médiatise les rapports sociaux entre les êtres humains. Dans un système non capitaliste, les échanges de travail sont directs et non occultés. Dès lors la lutte contre le capitalisme, pour les partisans de la critique de la valeur ne doit pas apparaître comme la lutte contre le capital mais contre le travail, qui est au fondement même du capital. La retraite à 60 ans, la baisse du temps de travail, voire un changement radical du mode de distribution comme le souhaiterait les marxistes classiques sont autant de stratégies mal pensées qui ne font qu’occulter le problème, à savoir l’existence même du travail comme dimension construite par le capitalisme. La véritable révolution ne peut consister en l’établissement d’un système communiste pensé comme une société fonctionnant autour du travail dans laquelle « l’oisif ira loger ailleurs » pour reprendre de paroles de l’Internationale. En ce sens, le prolétariat n’est pas le sujet de la révolution, mais l’humanité toute entière prise sous le joug de la valeur produite par le travail. Cela ne signifie pas qu’il faille cesser toutes activités humaines, mais qu’au contraire il faut retrouver le sens de ces activités, à savoir d’abord répondre à des besoins véritables, en abolissant le travail abstrait producteur de la valeur des choses, que ce travail soit exploité par la bourgeoisie ou autogéré en coopérative.

Dans ce dixième épisode de Politikon, on revient sur le thème du travail qui va bien occuper l’actualité ces temps-ci. Est-il aliénant, libérateur ? Faut-il protéger le travail ? Ou ne faudrait-il pas tout simplement le supprimer ? Cette question provocante mais non dénuée de pertinence nous permet d’introduire à un courant marxiste pas toujours bien connu : la critique de la valeur. On parle bien-sûr de Marx, mais aussi d’Aristote, de Locke, Adam Smith et David Ricardo. A dérouler !
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Bibliographie

Aristote, Ethique à Nicomaque, Vrin, 1994.

Gorz André, Métamorphoses du travail, Critique de la raison économique, Folio, 2004.

Jappe Anselm, Les Aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur, Denoël, 2003.

Krisis, Manifeste contre le travail, Lignes, Editions Léo Scheer, 2002.

Kurz Robert, Avis aux naufragés. Chroniques du capitalisme mondialisé en crise, Lignes, 2005.

Marx Karl, Manuscrits économico-philosophiques de 1844, Vrin, 2007.

Marx Karl, Le Capital, Livre 1, Editions Sociales, 2016.

Postone Moishe, Temps, travail et domination sociale. Une réinterprétation de la théorie critique de Marx, Mille et une nuits, 2009.

Ricardo David, Des principes de l’économie politique et de l’impôt, GF, 1999/
Smith Adam, La richesse des nations, GF, 1999.

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