L’anarchisme – 3 théoriciens (Proudhon, Bakounine, Kropotkine) – Politikon #7


Le terme d’anarchie a une connotation plutôt péjorative qui renvoie à la notion de chaos, de désordre. Pourtant l’anarchisme en tant que doctrine politique et philosophique ne s’oppose à pas l’idée d’ordre. Si on revient à l’étymologie du mot anarchie qui vient du grec, on voit qu’anarchie signifie « absence de pouvoir ». Il est alors un peu rapide de considérer que l’ordre découle forcément du pouvoir. L’anarchisme veut au contraire montrer qu’une société peut s’organiser et être ordonnée sans autorité et sans pouvoir.
L’anarchisme est un courant de pensée qui renvoie à des théoriciens aussi divers que Proudhon, Kropotkine, Bakounine ou Stirner et qui non pas vraiment la même manière de penser l’anarchisme ni l’idée qu’on peut se faire une société anarchiste. Tous les courants anarchistes ont pour point commun de refuser tout principe d’autorité ou de pouvoir, quel qu’il soit. On retient facilement la formule « ni Dieu ni maître » qui synthétise le refus d’une quelconque autorité religieuse ou étatique.
Dans ce septième épisode de Politikon on va s’intéresser plus particulièrement à trois théoriciens anarchistes qu’on pourrait dire sociaux pour les distinguer d’anarchistes individualistes comme Stirner. Les anarchistes libertaires et sociaux peuvent être caractériser comme des anarchistes antiautoritaires, anticapitalistes et promouvant l’égalité sociale et la solidarité. Dans le monde anglo-saxon, le terme libertaire est traduit par libertarian, du coup pour ne pas les confondre avec les libertariens pro capitalistes que l’on a vu dans le troisième épisode de Politikon, on parle de libertarian socialism, qu’on traduira en français par socialisme libertaire et qui est donc synonyme d’anarchisme en français.
On va donc parler aujourd’hui de Proudhon, Bakounine, et Kropotkine.

Alors que la révolution française a consacré l’individualisme bourgeois, l’essor de la société industrielle et la grande pauvreté qui l’accompagne produisent de nouvelles pensées sociales qui ont pour objectif l’égalité et la solidarité. Parmi ces nouvelles pensées que l’on appelle socialistes pour identifier les mouvements ouvriers se dégagent donc des théories que Proudhon sera le premier à désigner comme anarchistes.

I – Proudhon, mutuellisme et fédéralisme

On fait donc généralement remonter la première théorisation de l’anarchisme en tant que doctrine à Proudhon. C’est en effet Proudhon qui fait en premier l’usage du terme pour désigner une pensée politique. Proudhon résume dans ses Confessions d’un révolutionnaire son refus de toute autorité : « Quiconque met la main sur moi pour me gouverner est un usurpateur et un tyran, je le déclare mon ennemi ».
Issu d’un milieu ouvrier, Proudhon a été typographe, directeur d’imprimerie, journaliste député. Sa vie et sa pensée ne manquent pas de contradictions. Il demeure toutefois une figure incontournable de l’anarchisme. Il a conceptualisé de grands thèmes libertaires tels que le mutuellisme et le fédéralisme. Comme les autres anarchistes, il s’est fait le critique de la propriété, de l’Etat et de la religion, les trois grandes institutions autoritaires et inégalitaires qu’il s’agit de détruire.
En ce qui concerne la propriété, l’expression est fameuse, « la propriété c’est le vol » déclare Proudhon. Mais que veut-il dire par là ? La réponse se trouve dans son premier ouvrage « qu’est-ce que la propriété ? ». Pour comprendre pourquoi la propriété, c’est le vol, il faut préciser que Proudhon ne s’attaque pas à l’idée de propriété en tant que telle mais à la propriété qui découle du capitalisme, d’une propriété injuste qui exploite les travailleurs. Pour Proudhon, l’économie capitaliste oppresse les travailleurs et leur vole leur capacité collective de travail au profit de ceux qui détiennent justement le capital. Ce que Proudhon souhaite, c’est une égalité des propriétés contre le vol de la propriété de tous par quelques-uns. Et cela fonctionne ainsi : le capitaliste vole en fait la force collective des travailleurs : il a payé autant de journée de travail qu’il y a de travailleurs, mais il n’a payé le résultat qui résulte de l’effort collectif. On conçoit facilement que deux cents ouvriers peuvent dresser en une journée l’obélisque de Louxor sur la place de la Concorde à Paris mais on ne peut pas tout penser qu’un seul pourrait faire le même travail en deux cents jours.
La solution à ce problème est que le travail des ouvriers se confondent avec le capital, que les ouvriers autrement dit se réapproprient leur force collective et contrôlent ce qu’ils produisent. Les travailleurs doivent devenir les propriétaires de leurs entreprises qui deviennent par là autogérées. C’est l’idée d’autogestion. Proudhon est donc contre la propriété comprise comme source de revenus sans travail mais et pour ce qu’il appelle la possession, possessions de ses moyens de productions et des produits de son travail.
Le pouvoir économique disparaît derrière l’autogestion, et partant, le pouvoir étatique s’évanouit dans la foulée. L’Etat, même avec le suffrage universel mis en place, fait obstacle à la prise de conscience du peuple de sa capacité à produire ses propres règles. Avec l’autonomie ouvrière peut se développer l’autonomie politique. On a plus besoin de l’Etat ni d’ailleurs de la religion qui endoctrine les individus et empiète sur leur liberté.
Politiquement dès lors, les associations de travailleurs s’organisent en communes fédérées. C’est l’idée du fédéralisme. Dans le fédéralisme, il n’existe aucune centralisation étatique, les associations de travailleurs discutent entre elles de manière horizontale. Pour les questions politiques qui débordent le contexte local, il peut toutefois se mettre en place des instances supérieures plus compétentes mais doivent
Proudhon, on le voit, ne pense pas que la révolution sociale qui doit changer la société doit être politique, elle doit être sociale et économique. La révolution économique peut seule permettre l’avènement d’une société libre régulée par un principe d’organisation sociale qui s’accorde avec le fédéralisme et que Proudhon appelle le mutuellisme. Dans le mutuellisme qui doit promouvoir l’égalité et la solidarité les échanges économiques se font par la réciprocité des engagements, basés sur la confiance et l’accord autour d’un prix juste et sans aucune recherche de profit. Chaque entreprise autogérée par son conseil élu d’ouvriers décide de ce qu’elle produit et de ce qu’elle échange avec d’autres sous la base de l’intérêt mutuel et commun.
Fédéralisme et mutuellisme sont ainsi pour Proudhon les deux socles fondamentaux d’une démocratie ouvrière dans et par laquelle la liberté de chacun est préservée. La révolution peut se faire sans violence puisqu’elle passe par le biais de créations d’associations ouvrières toujours plus importantes.

Aux Etats-Unis, Proudhon influence encore notamment des penseurs tel que Kevin Carson qui se désignent comme des left-wing market anarchist, l’expression n’est pas vraiment traduisible mais en gros, ce sont des libertariens anti capitalistes mais pro marché et plus individualistes qui pensent que l’Etat est le principal facteur d’inégalité sociale.

Proudhon demeure une figure controversée au sein du mouvement libertaire, son antisémitisme et sa misogynie n’arrange rien. Comme quoi on peut être libertaire en un sens et complétement conservateur et réactionnaire en un autre.

II – Bakounine, le collectivisme libertaire

Allons faire un tour en Russie avec Bakounine, notre deuxième grand théoricien dans un ordre chronologique.
Avec Bakounine, l’anarchisme social se fait collectiviste et véritablement révolutionnaire. La liberté est la valeur fondamentale mais elle ne se construit pas de manière individuelle mais sociale.
Les idées de Bakounine se définissent en rapport notamment avec la lutte théorique à laquelle il prend part contre Marx au sein de la première Internationale. La première internationale ou Association Internationale des Travailleurs qui se créé en 1865 vise à fédérer les mouvements ouvriers dans le monde. Deux courants s’y opposent, les anarchistes antiautoritaires, partisans de Bakounine et les communistes partisans de Marx plus favorables à une centralisation et à la création de partis politiques. Si pour les deux théoriciens, la révolution ouvrière doit aboutir à une société dans laquelle les moyens de productions des biens doivent appartenir à tous, on se souvient que pour le Marx du manifeste du parti communiste étudié dans le sixième épisode de De Dicto, le prolétariat doit s’emparer pour un temps de l’Etat avant de l’abolir. Pour Bakounine, au contraire, l’abolition de l’Etat doit se faire sans attendre, sans avant-garde du parti. Le prolétariat, les ouvriers, peuvent s’émanciper sans passer par l’Etat. La dictature du prolétariat qui doit être provisoire, le temps donc de collectiviser les moyens de production, risque selon Bakounine, de finir en bureaucratie permanente et autoritaire. La liberté dit Bakounine ne peut être conquise que par la liberté. L’émancipation ne peut être véritable si on utilise les outils de la classe exploiteuse.
Pour Bakounine comme pour les autres anarchistes, il faut abolir le capital, la religion et l’Etat, les trois institutions les plus injustes et les plus coercitives. La pensée contractualiste pour laquelle la société et l’Etat découle d’un contrat passé entre tous les individus n’est qu’un réservoir à illusion. Le système représentatif est l’aboutissement de l’évolution de l’Etat vers une forme d’autoritarisme hypocrite dans lequel la classe bourgeoise ne gouverne qu’en fonction de ses propres intérêts. La religion n’a pour seul but que de maintenir les classes populaires dans la superstition et l’ignorance. Etat et religion fonctionnent de concert pour asseoir la domination de la classe bourgeoises.
Au niveau économique, Bakounine défend une forme d’organisation dite « collectiviste » qui peut se résumer par la formule « à chacun selon son travail » pour laquelle chaque individu est rétribué en fonction du travail qu’il a effectué, notamment par de la monnaie qu’il peut encore cumuler. Les associations de travailleurs doivent se faire librement et les échanges doivent échapper à toute centralisation. Comme on l’a vu, tous les moyens de production sont mis à disposition de tous, toutefois les produits du travail ainsi que leurs rétributions demeurent la propriété de chacun pris individuellement.

III – Kropotkine, l’anarcho-communisme

Notre troisième théoricien est Kropotkine. Fils de militaire et de propriétaire terrien, Kropotkine ne poursuit pas la carrière attendue et devient scientifique. Il s’engage très dans le militantisme anarchiste.

Avec Kropotkine, on passe du collectivisme au communisme antiautoritaire qui est régit par la formule suivante : « de chacun suivant ses forces à chacun selon ses besoins ». L’égalité se réalise ainsi car l’accumulation de monnaie comme rétribution du travail réalisé est abolie. Le salariat doit donc disparaître. Chaque individu travaille comme il le peut et reçoit tout ce qui est nécessaire à subsistance. La consommation des biens est donc régulée en fonction du besoins des communautés et des individus. La détermination des besoins se fait de manière collective et solidaire.
Le communisme de Kropotkine est total pour ainsi dire, la propriété des biens de consommations doit être collective au même titre que les moyens de productions de ces biens. En résumé, pour Proudhon, il y avait propriété collective au niveau de l’entreprise et propriété privé pour le reste, pour Bakounine, on avait une propriété collective au niveau de tous les moyens de productions et propriété privée de la rétribution du travail, pour Kropotkine, la rétribution du travail de chacun appartient à tous dans une perspective de solidarité collective. Mais tous doivent bien sûr travailler selon leurs capacités. La distribution des biens s’organise ainsi : « prise au tas pour ce qui se trouve en abondance, rationnement pour ce qui est rare ». On trouve cette citation dans l’ouvrage La conquête du pain paru en 1892, elle signifie que pour ces qui est des produits courants facilement reproductibles, chaque individu se servent selon ses besoins, mais que pour ce qui est des produits que l’on pourrait dire plus luxueux, soit organisé un rationnement. Pour illustrer sa thèse, Kropotkine prend l’exemple des communautés de paysans. Le problème est que cette prise au tas parait difficilement transposable à la société industrielle de masse. Soutien de Kropotkine, le militant anarchiste Errico Malatesta jugera cette prise au tas un peu trop utopiste et optimiste. Cela peut s’expliquer par la justification scientifique que Kropotkine tente d’apporter à l’anarchisme.
La particularité de Kropotkine est en effet de naturaliser en quelque sorte l’anarchisme et la solidarité entre les humains. Le besoin de chacun est donc le critère principal de justice dans la société anarcho-communiste, et c’est un critère qui correspond à la nature humaine. L’entraide entre les êtres humains serait ainsi un facteur d’évolution comme l’indique le titre de l’un de ses ouvrages. Kropotkine s’oppose au darwinisme social qui utilise la théorie de l’évolution de Darwin en la subvertissant. Pour le darwinisme social, c’est la compétition entre les hommes qui entraîne le progrès humain, les individus placés en haut de l’échelle sociale le sont parce qu’ils sont les plus aptes à survivre. Pour Kropotkine, c’est tout le contraire, la sélection naturelle au niveau social est fondée sur l’entraide et la solidarité. Les sociétés qui s’organisent autour de la recherche du bien commun progressent mieux que celles qui sont basées sur la compétition et l’exploitation des homes entre eux.

On l’a vu, de Proudhon à Kropotkine en passant par Bakounine, du mutuellisme au communisme, en passant par le collectivisme, la liberté s’incarne à chaque fois davantage dans le social et le collectif. A des degrés divers et sans vouloir masquer leurs différences on peut dire que les trois penseurs que l’on va vu rapidement partager tous cette idée, et qui résume bien l’anarchisme en général que : la liberté ne vaut rien sans l’égalité, et que l’égalité ne vaut rien sans la liberté.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s