#21 – Le concept d’idéologie chez Marx

Le terme d’idéologie est employé bien souvent par ceux-là même qui prétendent ne pas en avoir. C’est ainsi que les pourfendeurs de l’état social dénient toute légitimité à une certaine gauche dont ils prétendent qu’elle est emprunte d’une vieille idéologie marxisante. Ce que ces austères zélateurs du capitalisme néolibéral semblent oublier, c’est que c’est Marx lui-même qui a été – dans la généalogie de ce terme – celui qui a été au fondement de son acception et de sa compréhension contemporaines. Si le sens actuel du terme utilisé par des idéologues malgré eux – ces économistes et autres experts médiatiques qui font de l’idéologie sans le savoir comme certains font de la prose en toute ignorance – n’est pas à strictement marxien, il est intéressant de revenir aux sources écrites de l’acception nouvelle que Marx lui conféra alors.

Généalogie de l’idéologie

Ouvrons donc L’Idéologie allemande, cet ouvrage de 1846 qu’Engels et Marx écrivirent pour voir clair en eux avant de le laisser à cette fameuse « critique rongeuse des souris ». Mais avant d’entreprendre la lecture, rappelons que le terme d’idéologie a été forgé par Destutt de Tracy dans le but de désigner, telle est d’ailleurs l’étymologie du mot, l’étude des idées et leur fonctionnement dans notre esprit. On prête à Napoléon la caractérisation péjorative du terme qui aurait déclaré que les idéologues s’éloignent trop de la réalité. Ce caractère péjoratif parvient jusqu’à Marx qui va s’en servir pour caractériser des idées et représentations illusoires et inversées que se font les hommes de leur conditions sociales et politiques.

Chez Marx, il va s’agir de comprendre les mécanismes sociohistoriques qui mènent à la production des consciences des êtres humains, et surtout, des consciences illusoires. Le point de départ, c’est alors la production, ce que les hommes produisent pour vivre au sein de la nature, et qui implique une division du travail.

Marx souligne dans les premières pages de L’Idéologie allemande une série de présuppositions qui ont pour nous, après un siècle de sciences sociales, presque une valeur d’évidence :

Premièrement, il y a cette idée fondamentale que l’histoire humaine implique l’existence d’êtres vivants qui engagent des rapports avec la nature.

Deuxièmement, il faut comprendre que l’homme se différencie des animaux non seulement par des caractéristiques évidentes telles que la culture, la religion, la politique, etc. mais essentiellement par un phénomène à l’origine de tous les autres : les hommes, contrairement aux animaux, produisent les conditions de leur propre existence. Ils produisent des outils qui façonnent la nature, ils organisent le travail de chacun, ils bâtissent le monde dans lequel ils vivent.

Troisièmement, Marx ajoute que la production de la vie matérielle des hommes doit aussi être reproduite dans le temps, ainsi se façonnent l’histoire et la culture. A une manière de produire particulière correspondent des modes de vie particuliers.

Quatrièmement, ces productions impliquent la mise en rapport des hommes entre eux, c’est-à-dire la mise en place de relations interindividuelles, de « commerces » entre les hommes par lesquels ils échangent des biens et des idées.

L’individu n’est pas un être qui se produit isolément. Il n’a de réalité que par les rapports sociaux dans lesquels il est enchevêtré. Comme le souligne la sixième des Thèses sur Feuerbach, « l’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente à l’individu singulier. Dans sa réalité, c’est l’ensemble des rapports sociaux. » Les actions des hommes ne sont pas le produit de l’Odyssée hégélienne de l’Esprit à travers les âges mais ce sont elles qui produisent, au contraire, leur histoire et leur conscience Ainsi, on peut comprendre cette sentence célèbre : « ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience ».

Donc, au cours de l’histoire, les hommes organisent la production de leur vie matérielle autour d’une division du travail. Cette division du travail s’ordonne selon un mode de production qui comprend deux dimensions correspondantes : d’une part, des forces productives (les forces qui produisent des biens : les hommes et les moyens de productions : les machines, les techniques, etc.) et, d’autre part, des rapports de production : c’est-à-dire ce qui caractérise les rapports sociaux qui organisent la production. Le rapport de production capitaliste se comprend, par exemple, par la propriété privée des moyens de productions qui appartiennent aux bourgeois et non aux prolétaires qui n’ont que, par définition, que leur force de travail à vendre. Dans la préface à la Contribution de l’économie politique de 1859, Marx dégage d’autres types antérieurs de mode de production tels que le mode asiatique, antique et féodal. Dans tous les cas, on trouve une classe sociale dominante et une classe sociale dominée. La classe dominante exploite la classe dominée en s’appropriant une partie non négligeable de son travail. Comme le souligne également le Manifeste du parti communiste, toute l’histoire peut être comprise comme l’histoire de la lutte des classes au sein des modes de production.

L’Idéologie allemande propose une nouvelle vision de l’histoire qui ne partirait pas d’idées toutes faites, mais on l’a compris, des conditions concrètes de la vie des hommes. C’est ainsi que l’on comprend que tout dépend de cela : la vie matérielle, la vie concrète, et les idées, les représentations. Ce ne sont pas les représentations et les idées qui font la vie, mais bien l’inverse. On est en plein dans l’idéologie quand on croit le contraire.

« La production des idées, des représentations et de la conscience est d’abord directement et intimement mêlée à l’activité matérielle et au commerce matériel des hommes, elle est le langage de la vie réelle. »

L’idéologie est un langage, elle est une représentation de la conscience des hommes qui traduit leur réalité à l’envers.

« Ce sont les hommes qui sont les productions de leurs représentations, de leurs idées, etc., mais les hommes réels, agissants, tels qu’ils sont conditionnées par un développement déterminé de leurs forces productives et du mode de relation qui y correspond […]. La conscience ne peut jamais être autre chose que l’Être conscient et l’Être des hommes est leur processus de vie réelle. »

Dans l’idéologie, les hommes et leurs rapports sont perçus comme si tout le monde avait la tête en bas, comme dans une « camera obscura », une chambre noire, du fait de leur processus même de vie historique. Marx souligne que le même processus survient dans le renversement des objets sur la rétine lui-même produit par un processus physique. Physique, historique, cela est ici analogue.

Les idées d’une époque dépendent donc des modes de production qui sont alors en cours. Elles se développent au sein d’une conscience modelée par les relations, le commerce, la communication, entre les hommes, et les besoins qu’ils rencontrent par et dans la nature. C’est également ainsi que le langage naît et se complexifie. À force, conscience, langage, et idée semblent se détacher des conditions matérielles et pratiques (modes de production, rapports de productions et de classes, etc.) de leur apparition. Ce détachement en vient à produire la croyance que ce sont la conscience, le langage, et les idées qui ont façonné ces conditions matérielles et pratiques. Ce détachement est précisément celui qui résulte d’une division du travail entre travail matériel et travail intellectuel. Le travail intellectuel qui s’incarne dans la religion (les prêtes sont en quelque sorte les premiers idéologues), la morale, la théologie, la philosophie, s’échappe du travail matériel et partant « la conscience peut vraiment s’imaginer qu’elle est autre chose que la pratique existante, qu’elle représente quelque chose sans représenter quelque chose de réel ».

C’est pourquoi l’idéologie est toujours une représentation inverse à celle de la réalité. Et c’est pourquoi l’idéologie est toujours produite par les dominants, par la conscience illusionnée des dominants qui en vient à justifier l’ordre établi, presque malgré eux puisqu’ils sont eux-mêmes pris dans les mailles du filet idéologique.

L’idéologie est donc une affaire de domination. Ainsi Marx écrit : « Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle. » Autrement dit, la classe possédant les moyens de productions et donc les moyens d’exploiter la classe dominée possède également les moyens de produire des idées dominantes. Dès lors, comme le précise Marx, les dominés sont aussi non seulement dominés matériellement mais également intellectuellement. Les idées des dominants peuvent alors prétendre que la division du travail qui correspond aux rapports de productions existants est naturelle, conforme à la nature, conforme à ce qu’est l’homme. C’est pourquoi l’idéologie « affecte la forme de l’universel », elle se tient comme la doctrine véritable. La bourgeoisie libérale fait de la propriété et de la liberté des valeurs essentielles à l’homme, toutes formelles qu’elles soient pour les dominés. La bourgeoisie affecte la propriété et la liberté pour tous pour mieux développer la propriété et la liberté pour elle.

À partir de tout ceci, il est inconcevable pour Marx de penser une idéologie du prolétariat. Le prolétariat serait une classe universelle, à la fois en tant qu’elle a aucun autre intérêt que celui des êtres humains en général, et qu’elle se tient comme la classe révolutionnaire qui abolira la société de classe. Comme le souligne Etienne Balibar dans sa synthèse La philosophie de Marx, le prolétariat est sans illusion, elle n’est pas ancrée dans l’idéologie dominante. Le prolétariat est la classe qui est restée au niveau de la pratique. Balibar précise que les prolétaires n’ont pas d’intellectuels, pas d’idéologues. Mais c’est notamment par cette difficulté à traiter de la conscience de la classe prolétarienne que Marx atteint ce que Balibar appelle « l’aporie de l’idéologie ». On retrouvera alors des éléments de l’idéologie, notamment ayant rapport avec l’apparence illusoire, dans la théorie du fétichisme de la marchandise développée dans le livre I du Capital paru en 1867.

Une réflexion au sujet de « #21 – Le concept d’idéologie chez Marx »

  1. Bonjour,
    Merci pour ce rappel historique intéressant.
    Si l’on se place dans un schéma libéral, je pense par contre que ce concept est tout à fait applicable à la classe politique de gauche (ou « de gauche » pour d’autres) et ceux qui en dépendent.
    Exemple: http://www.quebecoislibre.org/13/131115-3.html.
    J’ai l’impression que la social-démocratie a permis une telle combinaison du marché, de l’imposition lourde pour la majorité des citoyens, d’inflation législative et des programmes de redistribution qui fait que selon l' »idéologie » plus ou moins prononcée de chacun, nous vivons dans une société néo-ultra-libéral-capitaliste-sauvage-austéritaire-de-droite ou néo-ultra-constructiviste-collectiviste-paternaliste-hygiéniste…
    Qu’en pensez-vous?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s