#12 – Capitalisme cognitif et allocation universelle

Disciple de Toni Negri, Yann Moulier-Boutang a développé à partir des thèses de ce dernier l’idée que le capitalisme est en train de subir une transformation nouvelle, succédant ainsi au capitalisme marchand du XIIIème siècle et au capitalisme industriel des XIXème et XXème siècles. Cette troisième forme de capitalisme se caractérise comme « cognitif ». L’idée du capitalisme cognitif est celle d’un travail plus immatériel et se rapportant davantage à un savoir abstrait. La fin du XXème siècle a, selon Negri ou Moulier-Boutang, vu se réduire la proportion d’un prolétariat encadré et manuel au profit de salariés autonomes disposant d’un savoir à la fois manuel et intellectuel, rassemblés sous cette nouvelle forme de travailleurs et nouveaux sujets de l’émancipation, le  « cognitariat »[1]. Cette interprétation de l’évolution du capitalisme émane d’une lecture du « fragment sur les machines » extrait des Principes d’une critique de l’économie politique de Marx, plus connu sous le terme de Gundrisse. Il s’agit notamment de ce passage : « le développement du capital fixe montre à quel point l’ensemble des connaissances (knowledge) est devenu une puissance productive immédiate, à quel point les conditions du processus vital de la société sont soumises à son contrôle et renforcées selon ses normes, à quel point les forces productives ont pris non seulement un aspect scientifique, mais sont devenues des organes directs de la pratique sociale et du processus réel de l’existence. »[2]

Le savoir abstrait tend à devenir la principale force productive du capitalisme. Il apparaît un general intellect, c’est-à-dire un savoir généralisé et producteur de richesses qui devient le nouveau facteur d’exploitation du capitalisme cognitif. Les biens et services sont produits à l’aide de connaissances beaucoup plus précises et spécifiques qu’auparavant. Même les travaux les plus simples sont soumis à des rationalisations techniques qui procèdent de savoirs théoriques. Les nouveaux producteurs de ces savoirs ne rentrent plus dans le cadre d’un travail normé par des horaires fixes et l’accomplissement de tâches répétitives et réparties entre les salariés. La frontière s’estompe entre le travail et le hors-travail. Razmig Keucheyan précise et exemplifie : « la production de biens matériels suppose l’effectuation d’une série de tâches plus ou moins complexes mais délimitées. Ces tâches s’effectuent sur le lieu du travail […] Dans la production de biens à forte teneur cognitive, la mesure du travail entre en crise. Un intermittent travaillant dans le domaine du théâtre participera certes à des répétitions commençant et se terminant à certaines heures. Mais une part essentielle de son travail consistera, par exemple, à apprendre le texte de la pièce qu’il joue, travail qui s’effectuera probablement chez lui, et qu’il est impossible de mesurer précisément. »[3] Le travail s’échappe du cadre traditionnel dans lequel il est habituellement établi. La valeur du travail est subvertie. On ne peut plus soutenir, avec Marx, que ce qui constitue la valeur d’une marchandise est réalisée à partir de la quantité de travail, car derrière, se rajoute l’importance d’une valeur-savoir. Le salaire ne permet plus de rendre compte du travail réellement effectué. C’est pourquoi défendre l’allocation universelle ou plutôt l’idée d’un revenu d’existence[4] est pertinent selon les partisans de cette optique théorique. Un revenu garanti permet de pallier cette nouvelle forme d’exploitation qui est celle du « cognitariat ». Le revenu doit dès lors être détaché du travail.

S’il n’est pas sûr que le plein emploi soit derrière nous, il est encore plus incertain que l’ère cognitive du capitalisme soit devant nous. Telle est la principale critique que portent les détracteurs de ce renouveau conceptuel. L’économiste Michel Husson pointe avec justesse que le « courant du capitalisme cognitif est très représentatif d’une méthode consistant à vouloir être moderne et novateur à tout prix, en prenant donc le risque de monter en épingle un aspect de la réalité sociale étudiée. Une telle entreprise s’accompagne en général d’un certain éclectisme consistant à mobiliser tout de qui peut aller dans le sens de la nouveauté. »[5] Si on ne peut nier que le travail s’est transformé et s’est manifesté sous des formes immatérielles et technicistes, la majorité du salariat reste soumis à des contraintes dans son activité qui n’engage guère une acquisition grandissante d’un savoir. Le cognitariat est une minorité qui ne peut prétendre à l’universalité, par conséquent, la proposition d’une implémentation d’un revenu garanti pour tous ne paraît pas, dans cette unique perspective, particulièrement pertinente. Si l’on analyse plus précisément la question, on remarque que le capitalisme intègre en lui-même un caractère cognitiviste, le taylorisme qui a façonné le travail industriel de masse au XXIème siècle en est un produit remarquable. Et comme l’indique Keucheyan, les partisans de la version cognitive du capitalisme sont incapables d’élargir leur interprétation à l’échelle mondiale et se restreignent aux pays développés. Or, la majorité de la population mondiale travaille dans des conditions qui rappellent l’exploitation du prolétariat telle qu’elle est classiquement analysée par le marxisme.

Défendre l’allocation universelle en ce sens paraît donc hasardeux.


[1] Y. Moulier-Boutang, « L’autre globalisation : le revenu d’existence inconditionnel, individuel et substantiel », Multitudes, 2002, n°8, page 33.

[2] In Karl Marx, Œuvres, vol. II, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1968, page 207.

[3] R. Keucheyan, Hémisphère gauche, une cartographie des nouvelles pensées critiques, La Découverte, Zones, Paris, 2010, page 115.

[4] Ce qui appuie l’idée que le revenu est un droit accordé par le fait même que l’on existe.

[5] M. Husson, Sommes-nous entrés dans le « capitalisme cognitif » ?, in « Critique communiste », n°169-170, 2003.

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