#4 – Habermas et la démocratie délibérative, partie 2 : acte de langage et rationalité communicationnelle

Pour Habermas, fondamentalement, l’être humain est un être de langage. A travers le medium du langage qu’il utilise quotidiennement il est promis à se rationaliser par le fait qu’il contient intrinsèquement en son sein la possibilité de la rationalité communicationnelle. Nous allons voir comment celle-ci se déploie tout en étant déjà toujours là, autrement dit toujours en puissance à partir du moment où les individus s’engagent dans le discours.

Les conversations menées par les individus prennent place dans le cadre du monde vécu.
Habermas constitue analytiquement trois types d’objectivités ou trois « sous-mondes » structurellement rattachés au monde vécu : le monde naturel, le monde social, et le monde interne, celui de l’expérience subjective de chaque individu . Chaque individu lorsqu’il communique avec autrui émet une prétention sur la validité de ses énoncés dans chacun de ces mondes à la fois, autrement dit,  dans le cadre du monde vécu en général, celui dans lequel il puise le contenu des certitudes. L’individu communiquant demande ainsi implicitement – on pourrait dire malgré lui – que ce qu’il dit soit reconnu par son interlocuteur. La reconnaissance de cet interlocuteur permet la compréhension et l’entente des participants de la communication.
La validité de l’énoncé se compose selon ces trois dimensions . Ainsi s’il on se réfère au monde naturel, il s’agit d’émettre une prétention à la vérité ; au monde social, à la justesse normative ; et au monde subjectif, à la sincérité.

Ces trois prétentions se rapportent dans la pratique du langage à trois types d’énoncés linguistiques performatifs ou actes de langage. La prétention à la vérité se réalise sur un acte de langage constatif, « L’homme est un mammifère ». La prétention à la justesse normative s’opère sur un acte de langage évaluatif ou normatif « Cet homme est mauvais ». Enfin, la prétention à la sincérité se fonde sur un acte de langage subjectif ou expressif « Je n’aimerais pas être à sa place ».

La notion d’acte de langage provient de la linguistique pragmatique théorisée par John Austin. Pour la pragmatique, le langage est un moyen comme un autre d’agir sur son environnement, et il n’est pas seulement le medium qui permet de faire passer des informations ou qui sert à décrire le monde, thèse qui se réduit pour Austin à une « illusion descriptive ». Austin, dans la première version de sa théorie, a élaboré la distinction entre énoncés constatifs et énoncés performatifs. Les premiers avaient le rôle de décrire le monde, les seconds de le modifier.

Par la suite, Austin a abandonné cette distinction pour construire une tripartition d’actes de langage : par les actes locutoires, on produit une suite de sons qui font sens. On a le sens littéral de l’énoncé. Cela répond à la question : « que dit-il ? ». Par les actes illocutoires, on agit pendant qu’on parle. Cela répond à la question « que fait-il ? ». Par les actes perlocutoires, on produit des effets dans la situation de communication. Cela répond à la question « pour quoi faire ? »
Pour Austin, quand on prononce une phrase, on accomplit en même temps ces trois actes. Il est patent qu’on l’on produit des sons qui ont un sens dans une langue donnée, on voit aussi que l’on agit sur le monde, on l’a modifié dans le sens où notre interlocuteur a été informé de quelque chose, a été convaincu, et par là, cela a produit un effet plus profond, l’interlocuteur peut avoir changé d’avis sur une question, se demander pourquoi on lui a dit telle chose, etc. Il parait donc difficile de succomber encore à l’illusion descriptive. Même si je dis lors d’un jour d’été ensoleillé, «  il fait beau », je décris effectivement le monde tel qu’il est, mais en plus, je peux vouloir exprimer ma joie de voir le ciel bleu, la faire partager, et selon la complexité du contexte, avoir l’intention de communiquer telle ou telle pensée voire de provoquer telle ou telle réaction.

Ainsi, on peut affirmer que tout énoncé de langage proféré puisse être considéré comme une action à part entière. Dès lors, quand un auditeur perçoit l’énoncé d’un locuteur, il lui prête une intention communicative qui correspond à l’acte illocutoire. Cette intention communicative en action, c’est-à-dire quand elle est proférée, sert à véhiculer une intention informative qui correspond à l’acte perlocutoire.
Habermas reprend à son compte l’idée que l’action est aussi le propre du langage. Il ne faut cependant par confondre la tripartition d’Austin avec celle du philosophe de Francfort. En effet, si pour Austin, tout énoncé comprend les trois de langages (locutoires, illocutoires, perlocutoires), il n’est pas probable qu’il soit – selon le triptyque d’Habermas – à la fois constatif, normatif, et expressif. Si je dis « Il pleut », je n’exprime rien de normatif. En revanche, tout énoncé constatif, normatif, ou expressif sera à la fois nécessairement locutoire, illocutoire, et perlocutoire.

Enfin, il faut préciser que chez Habermas, les notions d’actes illocutoires et d’actes perlocutoires expriment des idées différentes. L’acte illocutoire chez Habermas vise à se faire comprendre et à obtenir l’accord de son interlocuteur, au contraire, l’acte perlocutoire vise à provoquer un changement chez l’interlocuteur à travers un agir stratégique .
Pour Habermas, la théorie pragmatique du langage constitue, selon l’expression de Christian Bouchindhomme  « le canon de l’action communicationnelle ». Dans sa propre formulation, elle comprend intrinsèquement des conditions universelles de l’entente entre les individus qui communiquent. L’acte de parole pour produire des effets d’entente doit – outre les trois prétentions à la validité que nous avons vus – être exprimé intelligiblement. On a ainsi une série de conditions et de présuppositions dite « pragmatiques de l’activité communicationnelle » qui peut se résumer en quatre points : 1) être intelligible, 2) exprimer quelque chose qui prétend être valide, 3) se faire comprendre par ses interlocuteurs, 4) rechercher l’accord de ceux-ci.
Ces quatre conditions sont donc les conditions qui donnent aux actes de langages la possibilité d’être des vecteurs d’entente. SI elles sont remplies, il y a une « situation idéale de parole ».
Le locuteur qui se fait ainsi comprendre entame une action communicationnelle avec le destinataire de son énoncé. Dans « l’activité communicationnelle chacun est motivé rationnellement par l’autre à agir conjointement et ce en vertu des effets d’engagements illocutoires inhérent au fait que l’on propose un acte de parole. »
Cette action communicationnelle se confond avec une raison communicationnelle. Il y a une confusion conceptuelle entre ces termes tout à fait assumer par Habermas. La raison qui se dégage intrinsèquement du langage est aussi un vecteur d’action ou du moins d’activité. Cette activité est celle de la recherche de l’entente entre les individus, de leur intercompréhension.
L’interlocuteur peut à tout moment demander au locuteur de justifier ce qu’il dit, à ce moment, on considère que la communication est terminée. Il est possible que le locuteur n’ait pas été assez intelligible et que son partenaire de communication demande à ce qu’il soit plus clair ; ou encore – et c’est ce cas qui est décisif – que cet interlocuteur remette en question la validité de ce que le locuteur a exprimé. L’entente n’est potentiellement plus possible. On passe au stade de la discussion.

Dans la discussion, le locuteur doit argumenter ses prétentions à la validité. Par-là, les individus refusent la violence pour imposer ou recueillir le contenu d’un énoncé et appliquent implicitement la règle du meilleur argument. L’idée du meilleur argument accepté par les individus qui communiquent a pour finalité le consensus entre eux et le retour de l’entente. L’acte de parole est valide en tant qu’il est le résultat du consensus des participants à la discussion. Il est valide par le fait que les interlocuteurs se seront mis d’accord sur la vérité, la justesse normative, ou la sincérité de l’énoncé selon la prétention émise par les locuteurs. La validité de l’énoncé en tant qu’elle a été produite par la discussion est donc un résultat social et interindividuel. Nous verrons que cette validité est faillible et qu’elle peut être ainsi remise en cause perpétuellement.
On voit par là en quoi le langage est le socle fondamental de l’entente et de la compréhension entre les êtres humains. Il est le medium par lequel ils coordonnent leurs actions dans l’intérêt non seulement d’un des participants mais de tous. Le langage constitue ainsi le vecteur du lien social. Il organise et reproduit le monde vécu à travers les communications quotidiennes.

Comme le précise Yves Sintomer, le langage à travers l’activité communicationnelle « permet à la fois la reproduction culturelle (à travers la discussion critique des normes et savoir existants) l’intégration sociale (la coordination des moyens d’actions étant source de solidarité) et la formation des identités personnelles des individus » (dans un double processus de « socialisation » et « d’individualisation »). » Par-là, on comprend que l’individu et la société ne se constituent pas comme des entités séparées mais sont tous deux construit par un même processus fondé sur la communication même.

Chez Habermas, il existe une situation de communication idéale qui correspond à un idéal régulateur que tout participant à une discussion – en droit – vise à réaliser. « En s’engageant dans une argumentation, il est impossible aux participants de ne pas supposer mutuellement que les conditions d’une situation idéale sont minimalement remplies. »  La situation idéale de parole suppose que chacun des interlocuteurs ait intégré les quatre présuppositions pragmatiques dont nous avons parlé plus haut.

A ce stade de la réflexion s’enclenche la possibilité de rendre compte de principes moraux inhérents à l’usage factuel de la communication transformée en discussion. C’est ce que nous verrons dans le prochain post !

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