#1 – La « démocratie » actuelle : une bonne vieille oligarchie

Les débats contemporains en philosophie politique questionnent souvent la qualité des démocraties libérales telles qu’elles ont pris forme depuis le XIXème siècle. Il revient souvent l’idée d’une crise de la démocratie, notamment associée à une crise de la représentation. En effet, le modèle démocratique que nous connaissons a la particularité d’être soumis à un modèle particulier, celui du régime représentatif. L’idée est que le peuple, souverain, est représenté dans l’Etat par des individus qu’il élit pour prendre les décisions politiques qui le concerne. Or en tant que souverain, si le peuple est mal représenté, la crise de la représentation est ainsi et aussi liée à une crise de la souveraineté. Démocratie et représentation semble être liée de manière paradoxale.
Comme le remarque le politologue Bernard Manin dans les Principes du gouvernent représentatif et dès la première ligne du livre, les « démocraties contemporaines sont issues d’une forme de gouvernement que ses fondateurs opposaient à la démocratie ».  Voilà un bien joli paradoxe qui se présente à nous.
Manin développe la notion de régime représentatif, un type de régime mixte équilibré comportant à la fois des éléments démocratiques et des éléments oligarchiques.

Ces éléments se retrouvent dans la cartographie des principes du régime représentatif dessinée par Manin qui sont au nombre de quatre :
–    premièrement, « les gouvernants sont désignés par élection à intervalles réguliers » ;
–    deuxièmement « les gouvernants conservent, dans leurs décisions, une certain indépendance vis-à-vis des électeurs » ;
–    troisièmement, « les gouvernés peuvent exprimer leurs opinions et leurs volontés politiques sans que celles-ci soient soumises au contrôle des gouvernants » ; enfin,
–    quatrièmement, « les décisions publiques sont soumises à l’épreuve de la discussion. »  Selon la force fluctuante de ces quatre principes, Manin distingue trois types particuliers de régime représentatif selon leur évolution historique : le parlementarisme, la démocratie de partis, la démocratie du public.

Actuellement, nous nous trouvons dans le troisième modèle, celui d’une démocratie d’opinion, basée sur la communication et l’omniprésence des media, l’image électorale, les sondages, les lobbys, etc. Quant au modèle d’un régime représentatif, il est oligarchique dans le sens où les représentants ont une indépendance décisionnelle vis-à-vis du peuple, le mandat impératif qui les oblige à respecter les préférences de celui-ci est interdit. A la place, le mandat représentatif laisse au représentant la liberté de prendre personnellement la décision qui concernera les citoyens représentés. La nullité constitutionnelle du mandat impératif produit également le fait que le représentant ne peut être révoqué par le peuple, son mandat a une durée déterminée qu’il est en droit de tenir jusqu’au bout. De ces considérations, provient l’idée du deuxième principe dégagé par Manin.

Pourtant, le régime représentatif est démocratique par le fait, entre autres, des libertés accordées au peuple, la liberté d’opinion, d’expression, d’association, etc. Aussi, l’élection – historiquement aristocratique – prend sa teneur démocratique dans la possibilité donnée aux électeurs de sanctionner le représentant sortant après son mandat. On retrouve les premiers et troisièmes principes du régime représentatif donnés par Manin.  L’élection est le mode de sélection des élites à l’accès au pouvoir mais aussi son mode rétrospectif de révocation. L’élection recouvre par-là l’aspect ambivalent des démocraties contemporaines explicitées comme régimes représentatifs.

L’élection ainsi présentée peut être corrélée aux conceptions de la démocratie élitistes  ou économiques. La dimension élitiste de la démocratie est notamment thématisée par l’économiste Joseph Schumpeter. La démocratie telle qu’on peut la concevoir idéalement  – dans une veine rousseauiste comme poursuite du bien commun par la volonté du peuple – n’est qu’une illusion. C’est ainsi que Schumpeter définit la théorie classique de la démocratie. Pour l’auteur autrichien, de surcroit, le citoyen que l’on voudrait rationnel n’existe pas. Le constat est sans appel : « le citoyen typique, dès qu’il se mêle de politique régresse à un niveau inférieur de rendement mental. »

Bref, le peuple est incapable de se gouverner lui-même. Il est incompétent et irrationnel. La démocratie contemporaine est un gouvernement des élites que la base citoyenne sélectionne par la voie d’une procédure de vote régulière et espacée dans le temps. Le peuple n’a qu’un rôle négatif, il choisit celui qui agit. Le seul pouvoir du peuple est cet acte du vote dans lequel il délègue dès qu’il en use sa capacité politique.
Dès lors, le citoyen est en retrait du politique la plupart du temps lorsqu’il ne vote pas et n’a le souci de consacrer ses efforts intellectuels qu’à sa partie « de bridge ou de belote. » La masse citoyenne n’est qu’une masse apathique incapable de s’autogouverner. De plus, l’influence des media et de la propagande sape l’intelligence du citoyen. Le citoyen irrationnel est aisé à manipuler. Cela peut expliquer selon Schumpeter comment les fascismes du XXème siècle ont pu émerger dans des sociétés dites démocratiques, notamment en Italie et en Allemagne dans l’entre-deux guerre.
C’est cette menace qui effraie Schumpeter et le pousse à adopter une conception minimale de la démocratie à partir de son constat amer de la citoyenneté : les partis en compétition dans la course au pouvoir sont départagés par le vote des citoyens qui ont pour seul moyen de sanction rétrospectif le pouvoir de ne pas reconduire ceux qu’ils avaient élu. Si Schumpeter permet au peuple d’élire les élites qui le gouvernent malgré le soupçon d’irrationalisme qu’il fait peser sur lui, c’est en considérant cet état de fait comme un pis-aller.
Sa perspective démocratique est donc imparfaite, elle évacue sciemment la souveraineté du peuple en faveur d’une conception politique inspirée par le marché économique. Comme les biens et services mis en vente sur le marché, les partis sont en concurrences pour attirer les votes des électeurs en leur faveur. Par effet de concurrence, les électeurs doivent pouvoir rationaliser dans la mesure du possible leurs décisions politiques, de la même manière qu’il le ferait en choisissant un produit selon son prix, ses qualités, etc.

Ça vous rappelle quelque chose ?

Biblio

Manin Bernard – Principes du Gouvernement Représentatif, Paris, Flammarion, 1996.

Schumpeter Joseph – Capitalisme, socialisme et démocratie, trad. Gaël Fain, Paris, Payot, 1998.

Une réflexion au sujet de « #1 – La « démocratie » actuelle : une bonne vieille oligarchie »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s