#13 – Allocation universelle, reconnaissance et domination dans le cas du sexisme et du racisme

Pour le marxisme contemporain, les dominations sociales et culturelles, raciales ou genrées, ne sont qu’un effet de la domination de classe produite par le régime capitaliste. En simplifiant le processus, abolir les classes  – capitalistes et prolétaires – reviendrait dès lors à abolir les discriminations raciales ou sexuelles. Les pensées critiques ont peu à peu abandonné ce paradigme pour développer des schèmes plus complexes. Les différentes formes de dominations sont placées à un même niveau. L’émancipation de classe s’efface au profit d’une émancipation plus globale qui comprend des formes de domination autrefois délaissées. La pensée de  Nancy Fraser et de bien d’autres s’inscrit dans cette optique. L’allocation universelle (A.U) se présente, par définition, comme un outil économique de réforme sociale. La question est de savoir si l’on peut échapper à l’objection du monisme causal menée par Max Weber à l’encontre de Marx. Une approche économiste peut-elle avoir des effets sur des sphères, à première vue, indépendante de l’économie ? Nous avons déjà remarqué avec Sen que résoudre des problèmes économiques via des mesures qui se rapportent à cet unique domaine n’est guère pertinent (voir ce post : #11 – L’allocation universelle, une voie vers l’autonomie sociale et économique ?). Dans le cas de la reconnaissance, à plus forte raison, cela est-il réellement possible ? Par exemple, les discriminations raciales ou sexuelles peuvent-elles être diminuées par l’effet de l’instauration d’une allocation pour tous ?

Certains partisans de l’A.U arguent que son instauration entraînerait une amélioration de la condition des femmes et une baisse des discriminations qui sont portées à leur égard[1]. L’A.U permettrait de diminuer l’exclusion sociale qui discrimine les femmes sur le marché du travail et partant l’exclusion économique. En effet, on le sait, l’A.U n’est pas distribuée à un foyer mais à un individu. Dès lors, chacun au sein d’un ménage reçoit en son nom propre une certaine somme d’argent. La place assignée habituellement à l’homme qui est celle de celui qui rapporte les revenus au foyer est vacillante. Dans un couple hétérosexuel, si la femme a pu être discriminée du fait de son sexe dans l’obtention d’un emploi, elle peut néanmoins participer aux charges communes et se préserver un pécule personnel grâce à son A.U.

A l’inverse, on peut imaginer qu’au sein d’une société qui discrimine les femmes, l’instauration d’un revenu universel et garanti puisse provoquer une réification supplémentaire du statut féminin tel qu’il est normé et reproduit[2]. Si, en droit, l’allocation serait universelle, dans les faits, versée aux femmes qui ont choisi ne pas prendre, pour un temps, un emploi, elle pourrait constituer un salaire domestique ou maternel. L’homme resterait symboliquement celui qui travaille tandis que la femme demeurerait du côté de l’intérieur, du soin, des tâches ménagères, de l’éducation des enfants. Loin de de promouvoir une autonomie féministe, l’A.U deviendrait un facteur de conservatisme social et antidéconstructionniste. On le voit, et c’est pour nous un point décisif, les effets émancipateurs de l’A.U impliquent que la société ait déjà pris le pas d’une volonté économique et politique pour affirmer ce qui serait une égalité d’autonomie dans sa dimension sociale de reconnaissance. Nancy Fraser écrit à cet égard que si dans une société néolibérale et patriarcale, « l’allocation universelle servirait à consolider un marché du travail flexible et discontinu largement féminin alimenté par la maternité, renforçant par là les structures profondes de l’injustice économique sexuée », dans le cas d’un régime social-démocrate féministe, « l’allocation universelle pourrait avoir des effets profondément transformateurs. » Ainsi, poursuit-elle, « combinée par exemple à un système public bien développé et de haute qualité de prise en charge des soins de l’enfance, elle pourrait modifier l’équilibre du pouvoir à l’intérieur des foyers hétérosexuels, en contribuant à déclencher des changements dans la division sexuelle du travail. »[3]

 L’enthousiasme de Fraser est ici partagé en ce sens, mais l’évocation de l’A.U pour améliorer l’Etat social est malheureusement maladroite. Placer l’A.U comme un facteur d’émancipation paraît peu pertinent si la société doit déjà être elle-même émancipatrice. L’A.U comme facteur de reconnaissance peut jouer en faveur de l’autonomie mais elle ne peut s’inscrire efficacement, et sans effets pervers, que dans une situation déjà bien établie de reconnaissance sociale. Elle pourrait alors améliorer cette situation mais ne la provoquerait pas. L’approche économiste, comme nous l’avons déjà noté avec Amartya Sen peut être utile et efficace, mais considérée de manière isolée, elle risque d’entraîner bien des effets indésirables.

Ingrid Robeyns qui a travaillé plus amplement sur la question écrit que sans autres efforts institutionnels que l’A.U pour abolir les discriminations sexuelles, il y aurait des effets à la fois positifs et négatifs. L’effet positif toucherait à la reconnaissance du travail non rémunéré, notamment celui du soin. L’A.U pourrait entraîner un choix réel entre travail domestique et travail à l’extérieur pour les femmes seules qui élèvent leurs enfants. Cette vision demeure toutefois assez essentialiste pour instiller le doute quant à ses effets émancipateurs. C’est finalement ce que souligne Robeyns par la suite, « étant donné la construction genrée de la société, il semble qu’un revenu de base (nous traduisons littéralement l’expression anglophone la plus largement usitée pour désigner l’allocation universelle : basic income) conduise à un renforcement des rôles genrés traditionnels. »[4] L’idée serait avant tout de remédier à la division sexuelle et traditionnelle du travail qui fait perdurer les injustices de genre.

 Si l’on raisonne par analogie, le cas pourrait également s’appliquer aux problèmes de discriminations raciales. Fraser soutient que redistribuer la richesse, dans le cadre de prestations universelles, peut combattre le racisme. Il s’agit d’atténuer « l’insécurité économique et les conflits à sommes nulle qui exacerbent typiquement les antagonismes ethniques. Et en réduisant les différences économiques, elles créent une forme de vie matérielle commune, amoindrissant par là les raisons qui maintiennent les barrières raciales. »[5]

 Mais dans une société dans laquelle le racisme est un constant retour du refoulé, dans lequel l’Etat même, par exemple, et ses représentants entretiennent une voie différentialiste permanente, par laquelle ils catégorisent des individus pour essentialiser et hiérarchiser leurs pratiques sociales, n’encoure-t-on pas le risque de considérer que ceux qui correspondent au stéréotype national implicitement placé comme modèle d’intégration soient en position plus légitime de se voir garantir un revenu ? Si la question se pose pour ceux qui sont déjà nés sur le sol d’un pays dans lequel ils demeurent racisés[6] et donc différenciés[7], et pas tout à fait dès lors, parfaitement assimilés à l’identité nationale – de facto exclusive –, quels seraient les enjeux en ce qui concerne l’immigration ? La question demeure complexe. Elle demeure liée singulièrement aux politiques menées par les gouvernements et au paradigme national. Le risque, peut être mineur, est que la proposition de l’A.U infléchisse des positions différencialistes déjà fermes –  qui hiérarchisent les individus racisés – vers une polarisation indésirable.

Néanmoins, il ne s’agit pas de rejeter la proposition de l’A.U quant à cette question de manière définitive. Racisme et sexisme ne se recoupent bien-sûr pas entièrement quant à leurs effets et peuvent dès lors nécessiter des solutions différentes. Il nous faut explorer plus précisément les liens entre discriminations économiques et discriminations raciales. Le racisme, s’il touche toute une catégorie de personnes racisées, qu’elles soient riches ou pauvres, est particulièrement plus sévère envers les individus les plus démunis économiquement et socialement. Sur le marché du travail, par exemple, les discriminations raciales sont nombreuses. Les effets d’une A.U sur ce problème sont cependant flous. Encouragerait-elle un employeur à embaucher une personne dite « issue de la diversité » ? Rien ne semble indiquer une réponse positive ou négative. Néanmoins, l’A.U, dans une version autonomiste, diminuerait les inégalités économiques, qui dans le contexte occidental privilégie la majorité symbolique blanche et masculine, des minorités racisées. Cet effet économique pourrait produire un affaiblissement de la pensée consistant à faire peser sur ces minorités la responsabilité de leur sort social. On aurait dès lors un exemple de procès transformateur thématisé par Fraser par la voie d’une solution à première vue moniste et correctrice. L’A.U, par décloisonnement économique inconditionnel et universel, pourrait induire une entreprise de deséthnicisation des problèmes rattachés généralement à une catégorie d’individus implicitement racisés sous les termes « issue de l’immigration » ou autres, que sont la délinquance, le repli communautaire, etc. Elle éliminerait, idéalement, une subordination statutaire fondée sur la base de préjugés et de stéréotypes essentialisant.

 Mais ce scénario ne reste qu’une perspective guère assurée et nécessite la mise en place d’une A.U à un montant suffisant pour sortir de la dépendance financière. Aussi, encore une fois, il nous faut redire l’importance de ne pas considérer l’A.U comme une solution unique mais de l’implémenter dans un faisceau complexe de remèdes face aux problèmes sociaux et économiques. L’A.U, de par ses effets de deséthnicisation progressive pourrait ainsi s’ajouter à des politiques de discriminations positives qui selon Ronald Dworkin[8], et tel que le rappelle Daniel Sabbagh[9], produirait idéalement des effets équivalents. Ainsi, ce dernier écrit: « l’affirmative action,  en venant atténuer la corrélation existante entre l’appartenance raciale et la position occupée dans la hiérarchie professionnelle, permettrait, à terme, de réduire la fonctionnalité des stéréotypes dont l’élimination exigerait en premier lieu que puisse être constatée l’érosion de leur base empirique. » Entre la mesure ressourciste de l’A.U et celle de l’affirmative action, la différence tiendrait dans le caractère universel d’un revenu garanti à tous contre la perspective ciblée de la discrimination positive et possiblement stigmatisante[10]. La question mériterait en tous cas d’être approfondie, mais l’on peut imaginer, qu’avec un montant suffisant et autonomiste, l’A.U puisse être couplée avec une politique active de banalisation progressive des minorités racisées dans l’espace public.


[1] Vanderborght Yannick & Philippe Van Parijs (2005) Page 68.

[2] Cf., pour une lecture célèbre de cet aspect (et réalisé – sans le vouloir ! -  par un dominant symbolique), P. Bourdieu, La domination masculine, Paris, Points Essais, 2002.

[3] Fraser (2005) Page 96.

[4] Robeyns (2001) Page 103. Nous traduisons.

[5] Ibid. Page 102.

[6] Nous désignons sous cette expression les personnes qui ne correspondent pas à la norme implicitement érigée comme universelle indépendamment du sexe ou du genre et qui subissent une subordination du fait de leur différence : c’est-à-dire, généralement, les individus phénotypiquement non-Blancs auxquels on rattache des caractéristiques spécifiques culturelles le plus souvent essentialisante. La couleur de peau n’est cependant ni un critère nécessaire ni un critère suffisant de racisation. Le capital symbolique voire culturel et économique qui entoure une personne peut suffire, entre autres, à catégoriser celle-ci – selon le groupe qui catégorise –  en occultant les caractéristiques phénotypiques saillantes. Que l’on songe, entre autres, à l’illustration rapportée par Franz Fanon (Peau Noire, masque blanc, Paris, Le Seuil, 1952, page 14-15) du Martiniquais qui a voyagé vers la métropole et qui sait parler un français soutenu et sans accent. Celui-ci revenant dans son île natale n’est plus perçu comme aussi « noir » qu’auparavant. De manière générale, le processus de construction sociale de racisation est éminemment complexe et dépend de facteurs aussi variés que la classe sociale, l’auto-identification, la perception par les autres, les traits phénotypiques, l’histoire sociale etc.

[7] Que l’on songe aux expressions utilisées dans les médias quand il s’agit d’identifier, dans l’actualité, des individus nés en France mais qui ne correspondent pas au modèle universel blanc : « issu de la diversité », « issu de l’immigration », « d’origine maghrébine », etc. Il s’opère une mécanique de discrimination, de racisation opérante qui risque de cristalliser les différences phénotypiques et des associations d’idées entre couleur de peau et délinquance, religion et terrorisme, entre les citoyens d’un même pays. Le racisme peut être renforcé par cette entreprise de différenciation et de catégorisation  figeante.

[8] R. Dworkin, A Matter of Principle, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1985.9

[9] D. Sabbagh, « La transparence comme obstacle : les déterminants de l’euphémisation de la discrimination positive en France et aux Etats-Unis », Repenser la solidarité, dir. Serge Paugam, Paris, PUF, 2007, page 593-594.

[10] Ibid. page 594. Sabbagh explique qu’il faudrait dissimuler les mesures de discriminations positives afin que les bénéficiaires ne soient pas considérés, au premier abord, comme des privilégiés illégitimes et afin qu’ils ne se sentent pas eux-mêmes catégorisés.

Bibliographie

Fraser Nancy (2005) Qu’est-ce que la justice sociale ?, trad. Estelle Ferrarese, Paris, La Découverte, coll. Texte à l’appui.

Robeyns Ingrid (2001) « Will a Basic Income Do Justice to Women? », Analyse und Kritik, 23, pages 88–105.

Vanderborght Yannick & Philippe Van Parijs (2005) L’allocation universelle, Paris, La Découverte, coll. Repères.

Voir les notes, pour le reste des auteurs cités.

4 réflexions au sujet de « #13 – Allocation universelle, reconnaissance et domination dans le cas du sexisme et du racisme »

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  2. « Pour le marxisme contemporain, les dominations sociales et culturelles, raciales ou genrées, ne sont qu’un effet de la domination de classe produite par le régime capitaliste. » Je ne trouve pas l’auteur, ni la proposition a laquelle tu fais référence. ?

    • En fait, je me suis plutôt mal exprimé là-dessus, j’entends par marxisme contemporain les théories qui pensent l’importance première de l’exploitation économique et placent en retrait les autres formes d’exploitations. On peut penser au marxisme analytique voire au marxisme « français » plus classique d’Althusser,etc, ou celui officiel du parti, et toujours maintenant d’ailleurs, chez certains militants. Bref, c’est l’idée que l’exploitation en général est fondé d’après un monisme causal, c’est-à-dire via une seule cause qui est l’exploitation économique. Par exemple, la colonisation est un effet de l’impérialisme capitaliste, et de là suit le racisme. Pour les féministes matérialistes, le capitalisme produit à la fois l’oppression du prolétariat masculin et l’oppression du travail domestique des femmes, etc.

  3. Ping : #16 – Nancy Fraser : repenser ensemble redistribution et reconnaissance (suite) : la question des remèdes | Girlfriend in a coma

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