#5 – Habermas et la démocratie délibérative, partie 3 : l’éthique de la discussion

Dans Morale et communication et De l’éthique de la discussion, Jurgen Habermas – grandement inspiré par les travaux de Karl Otto Apel – s’attache à dégager dans la raison communicationnelle les fondements de la morale. Ici, il convient – au regard des titres de ces deux ouvrages qui traitent du même sujet – de préciser la différence qu’entretient Habermas entre morale et éthique.

La morale concerne le processus d’examen de normes à visée universelle susceptibles d’être acceptées par les individus. L’éthique est quant à elle particulière, elle précise le contenu des valeurs à suivre. La morale concerne le juste universel quand l’éthique concerne ce qui est bon dans un contexte particulier et pour une identité particulière. Or, ici, il ne faut pas se méprendre et rappeler que l’éthique de la discussion habermasienne demeure toujours la morale. La morale, par son caractère procédural (et nous verrons l’importance cruciale de la procédure dans la théorie politique à suivre, c’est-à-dire dans la transformation in fine de l’éthique de la discussion en principe démocratique incarné par le droit), cherche à concilier les éthiques particulières dans une visée d’entente et de consensus universel.

Nous avons vu pu voir que le moment de la discussion correspond au moment où la communication est rompue, c’est-à-dire quand la prétention à la validité d’un énoncé d’un locuteur donné demande à être justifiée, expliquée, explicitée. La discussion vise à rétablir l’entente qui a interrompue en même temps que la communication.
Lorsqu’il s’agit d’établir l’entente à propos de normes, il s’applique un principe de discussion, autrement appelé D, qui stipule que :

(D) « Une norme ne peut prétendre à la validité que si toutes les personnes qui peuvent être  concernées sont d’accord (ou pourraient l’être) en tant que participants à une discussion pratique sur la validité de cette norme. »

Le principe D constitue selon Habermas une condition nécessaire pour octroyer à une norme sa moralité. Avec D, la morale se trouve définitivement ancrée dans la discussion pratique. L’accord sur la validité de la norme doit alors se fonder sur la force du meilleur argument. Il faut établir en ce sens un second principe qui soit un critère universel permettant de dégager l’argument décisif, c’est le principe d’universalisation :

(U) « Toute norme valable doit donc satisfaire la condition selon laquelle : les conséquences et les effets secondaires qui (de manière prévisible) proviennent du fait que la norme a été universellement observée dans l’intention de satisfaire les intérêts de tout un chacun peuvent être acceptés par toutes les personnes concernées (et préférées aux répercussions des autres possibilités connues de règlement). »

Le principe U stipule ainsi que tout argument justifiant l’adoption de telle ou telle norme pratique doit pour être valable être accepté par l’ensemble des participants à la discussion.

A l’instar de la morale de Kant – dont Habermas revendique la filiation – l’éthique de la discussion est formelle, elle ne précise pas le contenu de ce qui est bon mais énonce les critères de ce qui est moral. La différence fondamentale entre les deux auteurs tient à l’élargissement qu’entreprend le philosophe de Francfort du monologisme kantien à un intersubjectivisme.  Chez Kant, le sujet seul est à même de reconnaître la loi morale en lui. Chez Habermas, c’est au travers d’une discussion concrète qu’une norme peut être déclarée valide. Il y a l’idée que la norme a été évaluée par tous et que chacun a pu se prétendre à la place de l’autre afin d’évaluer les conséquences pour soi et pour autrui. L’adoption par chacun de la perspective de tous les autres dans le cadre d’une discussion et d’une réflexion sur la question d’une norme permet de parvenir à l’impartialité et à la justesse de l’acceptation finale.

On peut comprendre à présent que tout comme avec la morale kantienne, Habermas propose de montrer comment se forme ce qui est moral. Il n’y a ni chez l’un ni chez l’autre des prescriptions qui encouragent à agir dans tel ou tel sens mais bien plutôt une description à partir de certains présupposés de ce qui est moral.
Il est évident que dans les conversations les plus courantes se multiplient les contre-exemples à la situation idéale de communication. L’interlocuteur peut être de mauvaise foi, user de stratagèmes rhétoriques pour faire accepter son argument, faire usage de propagande, manipuler l’auditoire, etc. Ce qu’il faut comprendre, c’est donc que le langage est potentiellement le medium par lequel la rationalité et la morale peuvent émerger. Par le langage, il y a un horizon possible d’intercompréhension qui ne demande qu’à être actualisé.
Il y a chez Habermas une vision foncièrement optimiste de l’usage du langage. Cela se retrouve particulièrement dans l’idée de conscience morale que le philosophe allemand emprunte au psychologue américain Lawrence Kohlberg . Pour Kohlberg, l’individu développe possiblement au fur à mesure de son existence sa conscience morale depuis un égocentrisme qui repose sur des stimuli liés à la punition et à la récompense jusqu’à un universalisme moral. Il existe six stades de développement répartis selon leur niveau selon leur caractère conventionnel.

Niveau préconventionnel

1.    Le stade de la punition et de l’obéissance
2.    Le stade du projet instrumental et de l’échange

Niveau conventionnel

 3.    Le stade des attentes personnelles et mutuelles, des relations et de la conformité.
4.    Le stade du maintien de la conscience et du système social

Niveau postconventionnel

5.    Le stade des droits premiers, du contrat social ou de l’utilité sociale
6.    Le stade des principes éthiques universels

Dans la reprise habermasienne de ce développement, tout individu est capable à travers la communication de parvenir au sixième stade. Ce n’est pas parce que cela n’est pas le cas que cela n’est pas possible. Chez Kohlberg, le passage d’un stade à l’autre s’effectue par l’apprentissage. Chaque stade intègre et réorganise à chaque fois le précédent. Parvenu au cinquième stade, l’individu respecte ce qui est juste parce qu’il se sent obligé d’obéir aux lois dans le cadre d’un contrat social qui favorise le bien de tous et de lui-même . Au sixième stade, l’individu est parvenu à agir justement parce qu’il a « perçu, en tant que personne rationnelle, la validité des principes » et qu’il s’y est soumis.  L’apprentissage s’opère non selon une structure nécessaire et innée mais selon un modèle autoréflexif dans lequel l’individu réorganise la résolution de problèmes qui se répètent en passant d’un stade à l’autre, c’est-à-dire en apportant à chaque fois une argumentation toujours plus rationnelle. Chez Habermas, plus particulièrement, il  s’agit de penser la possibilité de parvenir au sixième stade postconventionnel comme garantie d’une rationalité et d’une morale communicationnelles.
Il y a ainsi une justification scientifique et cognitiviste à l’éthique de la discussion proposée par Habermas. On voit que ce dernier propose une véritable anthropologie philosophique basée sur le langage qui peut se voir potentiellement cautionnée par la science.
Il y a donc en quelque sorte l’idée d’un progrès historique qui accompagne la structure même de la communication dans l’activité humaine. Ce processus quasi-téléologique permet à terme de parvenir à l’émancipation de la société à travers la rationalité communicationnelle toujours plus en acte dans le cadre institutionnel d’une démocratie radicale. En un sens, le stade 5 correspondrait à l’idéal délibératif proposé par Droit et Démocratie dans les années 90. Le stade 6 constituant l’idéal maximal à venir dans la progression de l’histoire humaine.

La situation idéale de parole n’est-elle pas un idéal régulateur vers lequel la communauté des individus tend à aboutir ? Ainsi la discussion, tant bien même qu’elle n’aboutit pas à un consensus satisfaisant faute d’arguments décisifs, peut toujours être recommencée.

Il y a dès lors une conception faillibiliste de la communication qui donne la possibilité toujours renouvelable de reprendre la discussion afin de parvenir à un résultat toujours meilleur. En d’autres termes plus triviaux, La communication s’améliore tant que l’on en use.

Il faut maintenant comprendre comment Habermas entend fonder l’éthique de la discussion pour asseoir – en droit – son universalité.
Le premier pas de cette fondation est franchi à partir de la notion de contradiction performative. Celui-ci est basé sur l’argumentation pragmatico-transcendantale de Karl Otto Apel de laquelle Habermas s’éloigne dans un second temps. La contradiction performative est établie quand un locuteur émet un énoncé dont la prétention à la validité est contredite par la situation même de l’énonciation. Sauf dans un contexte marqué par l’ironie ou l’humour, c’est-à-dire dans lequel on ne prétend aucunement à la validité de ce qu’on dit, une phrase telle que « je n’existe pas » tient de la contradiction performative .
Pour Apel, la contradiction performative constitue le critère négatif d’un énoncé valide et à plus forte raison moral. La contradiction performative montre au locuteur ce qu’il ne faut pas faire, ou dire.

Pour Apel, du refus de la contradiction performative découlent transcendentalement des conditions morales a priori dans le langage qui permettent de fonder en raison l’éthique de la discussion. Habermas refuse un tel transcendantalisme et davantage pour lui, la contradiction performative ne peut constituer le socle décisif de la morale, du moins pas en tant qu’elle serait seule prise en compte.

Dans la perspective d’Apel, il est tout à fait possible de refuser la discussion et par là de n’émettre aucune prétention langagière invalidée par une contradiction performative. Dans la discussion, un sceptique peut toujours revenir sur ce qu’il a dit et prétendre à l’ironie ou à l’humour, dénoncer le caractère situé du dialogue et renier la soi-disant universalité de la discussion, etc., mais stipule Habermas, et partant le second pas est franchi en faveur de la fondation de l’éthique de la discussion, le sceptique à force de parasiter ou de rejeter la discussion remet en cause le processus même par lequel il est constitué, à savoir l’activité communicationnelle, base anthropologique de la discussion même. « Le sceptique, par son comportement, désavoue, ni plus ni moins son appartenance à la communauté de ceux qui argumentent […] Bref, il peut désavouer l’éthique mais non la moralité sociale propre aux relations  vécues dans lesquelles il est du reste impliqué, pour ainsi dire, vingt-quatre heure sur vingt-quatre. Autrement, il lui faudrait se réfugier dans le suicide ou la démence. » On le voit, pour Habermas, il n’est pas simple de quitter la sphère communicationnelle du monde vécu. Quelques lignes plus loin, il ajoute : « c’est pourquoi, il n’existe aucune forme de vie socio-culturelle qui ne soit organisée […] de telle sorte que l’activité communicationnelle ne puisse se poursuivre par des voies argumentatives. »
La moralité est donc inscrite structurellement dans le langage à travers l’horizon de l’activité communicationnelle et la discussion prise dans le monde vécu. Elle n’est pas un vain mot que le sceptique pourrait rayer d’un trait.

Une réflexion au sujet de « #5 – Habermas et la démocratie délibérative, partie 3 : l’éthique de la discussion »

  1. Bonjour, merci pour l’article pourriez-vous me préciser si l’on peut dire qu’il y a primauté de la morale sur l’éthique chez Habermas, que les deux sont indissociables? que la morale est « enquistée » dans l’éthique?

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